Jusqu'à la mi-septembre, soit près de quatre semaines avant le début de l'exposition, la Kunsthalle de Hambourg n'a pas voulu lâcher la Nana de Manet, artiste cher à Picasso. Le MoMA de New York n'avait, lui, annoncé sa décision de prêter Garçon conduisant un cheval, grand tableau du peintre andalou inspiré du Greco, que peu de temps avant. Dans les deux cas, la situation s'est débloquée in extremis. Ces exemples reflètent les difficultés rencontrées par les organisateurs de l'exposition Picasso et les maîtres.

Parmi les récentes manifestations parisiennes consacrées au maître espagnol - Matisse-Picasso, Ingres-Picasso, Picasso cubiste - celle-ci est la plus ambitieuse. « Une mission impossible », affirme même Thomas Grenon, administrateur général de la Réunion des musées nationaux (RMN), productrice et responsable des projets du Grand Palais. Faire venir les oeuvres du « Minotaure », conjointement à celles de ses aînés, Velazquez ou Goya, Cézanne ou Van Gogh, est une vraie gageure. Autant artistique que financière.

L'idée de cette confrontation, bientôt annoncée comme l'exposition du siècle, est née il y a trois ans. Le musée Picasso, le Louvre et Orsay ont associé leurs efforts à ceux de la RMN, pour la mener à bien. Les demandes de prêts ont ainsi été cosignées par les quatre établissements pour leur donner plus de poids. Mais décrocher les accords des musées internationaux n'est pas chose aisée. « Les oeuvres sont de plus en plus demandées, explique Anne Baldassari, directrice du musée Picasso et cheville ouvrière du projet. Dans le contexte actuel d'explosion des valeurs du marché de l'art et face aux problèmes de sécurité, institutions et collectionneurs hésitent à s'en séparer. » Conséquence : les négociations ont été musclées. Car il faut trouver une monnaie d'échange. Aucun prêt n'est aujourd'hui obtenu sans l'engagement d'un contre-prêt.

Il y eut, bien sûr, des échecs. Le musée Van Gogh d'Amsterdam a ainsi refusé de laisser partir un trop précieux autoportrait du peintre hollandais, auquel Picasso vouait une profonde admiration. De même, Le Moulin de la Galette, que Picasso exécuta en 1901, lors de son premier séjour à Paris, sur le modèle de la toile de Renoir, est resté accroché aux cimaises du Guggenheim de New York. Mais d'autres institutions se sont montrées plus coopératives. Anne Baldassari s'est notamment attiré les faveurs des musées espagnols en consentant, en amont, à de généreux prêts en leur faveur. En 2008, elle a organisé une exposition clefs en main de 200 pièces, pour le musée Picasso de Barcelone, et a prêté quelque 400 autres oeuvres de la collection de l'hôtel Salé au musée Reina Sofia de Madrid.

La stratégie s'est révélée payante : une vingtaine de toiles, notamment les variations de Picasso autour des Ménines, de Velazquez, ont traversé les Pyrénées, depuis Barcelone. Du Prado madrilène viennent sept tableaux de premier plan, signés Titien, Velazquez, Ribera, Zurbaran : « Ils ne voyagent presque jamais », souligne Miguel Zugaza, directeur de l'institution. Ce dernier a même accepté de laisser s'envoler la fameuse Maja desnuda, de Goya. A une condition : « J'ai demandé qu'Olympia, de Manet, conservée au musée d'Orsay, traverse pour une fois la Seine jusqu'au Grand Palais, afin qu'elles se rencontrent. » Ces deux toiles se retrouveront donc dans la salle consacrée à « Picasso et les nus », qui devrait être un des clous de la manifestation.

Au final : quelque 200 tableaux ont été réunis, provenant d'une trentaine de musées internationaux et d'une vingtaine d'institutions françaises, sans compter les collections particulières. Comme il fallait s'y attendre, les oeuvres sont arrivées au dernier moment. L'accrochage a démarré le 29 septembre, soit une semaine plus tard que prévu, et n'a duré que cinq jours. Un exploit là encore.