"Moi, je l'aime bien ce bonhomme". Mots lâchés par une fillette tombée en arrêt devant un format modeste mais néanmoins vedette de la galerie 1 du Centre Pompidou. En ce samedi après-midi, les enfants sont en nombre et, visiblement, le "cubisme", ça leur parle... Le "bonhomme", qui retient l'attention de la gamine, c'est Pablo Picasso peint par lui-même au printemps 1907. Avec ses yeux exorbités en amande, son oreille en feuille de chou, son nez démesuré en triangle et sa structure géométrique, le célèbre Autoportrait du Catalan, d'inspiration ibérique et primitiviste, annonce les monumentales Demoiselles d'Avignon, chef-d'oeuvre originel du cubisme, un courant qui ne dit pas encore son nom.

Pablo Picasso, “Autoportrait”, 1907.

Pablo Picasso, "Autoportrait", 1907.

/ ©The National Gallery, Prague, 2018 ©Succession Picasso 2018

Cézanne et Gauguin en embuscade

Quelques mois plus tard, Georges Braque enfonce le clou de l'archaïsme avec son Grand nu, "un tableau épouvantable d'une femme exhibant les muscles de sa jambe", note alors, dans son Journal, la journaliste féministe américaine Inez Hugues Irwin. Comme son collègue Picasso, Braque s'inspire autant des arts primitifs qu'il fait son miel du credo cézannien : "traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône". Une double influence qui s'affiche en ouverture de l'exposition de Beaubourg : d'un côté, le bas-relief marquisien de Gauguin, Soyez mystérieuses, cotoyant son Oviri d'argile, de l'autre, quatre toiles de Cézanne, dont les Cinq baigneuses et La Table de cuisine. Et puis une cloison de statuettes et masques africains dévoilés derrière une vitrine.

Georges Braque, “Grand nu”, hiver 1907–juin 1908.

Georges Braque, "Grand nu", hiver 1907-juin 1908.

/ ©Centre Pompidou, MNAM-CCI/ G.Meguerditchian/ Dist.RMN-GP

Les sources sont là. Braque et Picasso, respectivement 25 et 26 ans, les transforment en torrent expérimental. "La perception optique ancienne est niée. La reproduction illusionniste traditionnelle est balayée. Le motif devient une structure indépendante et autonome", souligne la commissaire Brigitte Leal. Avant de s'inscrire comme mouvement artistique, le cubisme est d'abord un phénomène.

Les "petits cubes" divisent

A l'été 1908, Georges Braque séjourne à L'Estaque. Les paysages qu'il peint sur place sont refusés au Salon d'automne. Matisse, membre du jury, ironise sur les "petits cubes" qui parsèment ces vues marseillaises. En novembre, les toiles dédaignées par le Salon s'exposent à la galerie de Daniel-Henry Kahnweiler, ardent promoteur de la révolution picturale en marche, qui sera, pour les cubistes, l'équivalent d'un Paul Durand-Ruel chez les impressionnistes. Autrement dit un défricheur qui ne fait pas vraiment l'unanimité. Le critique influent de l'époque, Louis Vauxcelles, qui n'aura de cesse de vouer aux gémonies ce qu'on appelle désormais le cubisme, plante ses premières banderilles: "M. Braque méprise la forme, réduit tout, sites et figures et maisons à des schémas géométriques, à des cubes."

Pablo Picasso, “Maisons sur la colline, Horta de Ebro”, été 1909.

Pablo Picasso, "Maisons sur la colline, Horta de Ebro", été 1909.

/ ©BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais/ J.Ziehe ©Succession Picasso 2018

Un été plus tard, les Maisons sur la colline de Picasso martèlent cette suprématie de la peinture sur la perspective. Exit la profondeur et le relief chers aux pinceaux paysagistes du XXe siècle. Le cubiste leur préfère une "surface plane et frontale", qu'il accentue en accordant un espace réduit au ciel, en traitant uniformément chaque élément du tableau. Débarrassée de tout pittoresque, la composition revendique son principal attrait par la forme ; le sujet n'a plus qu'un rôle mineur.

Un tandem fructueux

Des origines à l'extinction du cubisme - l'aventure s'arrête au seuil de la Grande Guerre - Picasso et Braque forment le tandem star de ce courant novateur. Une très grande partie des oeuvres accrochées au Centre Pompidou est d'ailleurs signée des deux géants, qui dialoguent dans un brillant parcours chronologique, témoignage d'une complicité et d'une émulation hors-normes. "Tantôt ce fut l'un, tantôt l'autre qui prit l'initiative de mettre en pratique telle oeuvre, tel progrès de nouveaux modes d'expression. Le mérite en revient à tous deux", écrit Daniel Henry Kahnweiler, dans ses Confessions esthétiques parues en 1963.

LIRE AUSSI >> Les chefs-d'oeuvre méconnus de Picasso

Il y a d'abord l'éclatement de la forme homogène dans les années 1909-1910, où le premier façonne une Tête de femme, d'après sa compagne Fernande Olivier, tandis que le second peint Broc et violon dans des tons gris. Le découpage en facettes des surfaces aux teintes brunâtres et verdâtres se retrouvent dans les tableaux de l'un comme de l'autre : la Bouteille d'anis del Mono ou le Portrait d'Ambroise Vollard, le marchand qu'il quitte pour rejoindre l'écurie de Kahnweiler, pour Pablo. Les Usines du Rio-Tinto à L'Estaque, chez Georges.

Des rébus aux collages

Georges Braque, “La Guitare Statue d'épouvante”, novembre 1913 (papiers collés, fusain et gouache).

Georges Braque, "La Guitare Statue d'épouvante", novembre 1913 (papiers collés, fusain et gouache).

/ ©RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/ Droiots réservés ©ADAGP, Paris 2018.

Puis, à l'été 1911, au cours duquel les deux compères expérimentent à tout va, c'est l'introduction de lettres et de signes sur l'oeuvre, où le visible se dissout peu à peu dans l'abstraction : "Les toiles se muent en rébus visuels et jeux d'allusion, que le spectateur doit compléter mentalement", indique Brigitte Léal. Viennent ensuite le collage et l'assemblage inaugurés par le curieux tableau-objet de Picasso, Nature morte à la chaise cannée, sur fond de toile cirée cernée par une corde grossière.

Pablo Picasso, “Etudiant à la pipe”. Paris, automne 1913, avant 1914 (huile, gouache, papier découpé, plâtre, sable et fusain).

Pablo Picasso, "Etudiant à la pipe". Paris, automne 1913, avant 1914 (huile, gouache, papier découpé, plâtre, sable et fusain).

/ ©2018. Digital image, The Museum of Modern Art, New York/ Scala, Florence ©Succession Picasso 2018

Les guitares, entre autres, sont la grande affaire du duo, mélange des genres et matériaux "pauvres" à l'appui. Bandes de papiers peints et coupures de journaux assemblés par Braque dans ses fameux "papiers collés". Carton, plâtre, sable et même tôle découpée au chalumeau, version Picasso, pour des constructions à mi-chemin entre peinture et sculpture.

Juan Gris, “Le Petit Déjeuner”, octobre 1915.

Juan Gris, "Le Petit Déjeuner", octobre 1915.

/ ©Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/ Dist.RMN-GP

Les outsiders au Salon

Le fidèle Kahnweiler a toujours estimé que le "véritable cubisme" s'est limité à la bande des quatres : les pionniers Braque et Picasso, les outsiders Juan Gris et Fernand Léger, ces derniers représentés ici par une trentaine de toiles à eux deux, dont Le Petit Déjeuner (Gris, 1915) et le saisissant Escalier (Léger, 1914). Le Centre Pompidou, lui, franchit délibérément les limites puristes prônées par le galeriste, en enrichissant le mouvement de quelques parenthèses thématiques. L'une, consacrée aux Salons des indépendants, de 1911 à 1914, voit l'incursion d'Albert Gleizes, de Francis Picabia, ou encore des Delaunay, Robert et Sonia.

Fernand Léger, “L'Escalier”, 1914.

Fernand Léger, "L'Escalier", 1914.

/ ©Kunstmuseum Basel, photo Martin P.Bühler ©ADAGP, Paris 2018

Une autre est dédiée à la sculpture cubiste : ici, seuls Henri Laurens et Raymond Duchamp-Villon semblent légitimes sous cette appellation. Une troisième section, passionnante, pointe les liens entre artistes et plumes, ces poètes et critiques, tels Apollinaire - à l'époque, chroniqueur rallié aux cubistes dont il décrypte les travaux dans les colonnes de L'Intransigeant - ou Max Jacob qui, comme Juan Gris, occupa une chambre au Bateau-Lavoir, sur la butte Montmartre. Là même où Picasso accoucha de ses révolutionnaires Demoiselles d'Avignon.

Albert Gleizes, “Portrait d'un médecin militaire”, 1914.

Albert Gleizes, "Portrait d'un médecin militaire", 1914.

/ ©The Solomon R.Gggenheim Foundation/ Art Resource, NY/ Dist.RMN-Grand Palais ©ADAGP, Paris 2018

Exposition Le cubisme 1907-1917 au Centre Pompidou, Paris (IVe), jusqu'au 25 février 2019.

À lire ce qui s'apparente à la nouvelle bible référence du mouvement phare de ce début du XXe siècle, artistes, oeuvres et liens collatéraux confondus: Dictionnaire du cubisme, sous la direction de Brigitte Leal. Robert Laffont, coll. Bouquins (2018), 896 p., 32 ¤.

Retrouvez les choix Culture de L'Express >> Cinéma, Musique, Expositions, Spectacles, Télé, Livres