Esprits obtus ou susceptibles s'abstenir, car voici une «histoire juive» (dixit le narrateur), avec son bagage de critique et d'humour. La loi juive y est stigmatisée, mais pas de panique, c'est de l'autodérision, façon Woody Allen. Saül Weissmann, septuagénaire juif qui a survécu à Auschwitz et perdu toute sa famille en déportation, veut épouser Simone pour ne pas finir seul. Mais lorsqu'ils se retrouvent devant le rabbin, Weissmann est incapable de fournir des preuves écrites de sa judéité. Verdict: dans ce cas, il n'est pas juif. S'ensuit une colère indignée. Quoi! Il doit retrouver des traces de sa religion, effacées par le malheur, pour prétendre au bonheur? Quelle intransigeance absurde de la part d'un peuple martyr! Presque par rébellion, Saül essuie une violente crise identitaire, un peu tardive vu son grand âge. «Je ne savais plus qui j'étais. J'avais vécu pendant soixante-dix ans en tant que Juif (et Dieu sait si j'avais quelquefois trouvé le temps long!), et voilà que l'on m'imposait de devenir un autre!» Ce qui entraîne un farfelu dédoublement de la personnalité avec dépression à la clé: son «moi» héberge un juif et un non-juif. Or les deux ne peuvent coexister. Saül cherche donc à «tuer le juif qui est en lui» et se met, par conséquent, dans la position d'un juif antisémite! Pour les infirmières qui le récupèrent, le psychiatre et même le marabout exorciste, la tâche est complexe. Mais Saül ne se démonte pas: il envoie paître répresseurs et incapables à coups de réflexions outrées ou goguenardes, détaille ses misères anatomiques, avoue ses tendances vénales avec un air détaché, et s'épanche avec dégoût sur les chairs flasques de Simone - auxquelles il a dû se résigner, faute de mieux. Son manège fait de lui un vieillard grincheux, cocasse, et plutôt difficile à plaindre car, après tout, ce qui l'accable, c'est l'interdiction de se marier. Il y en aurait d'autres qui s'en seraient réjouis.

Avec un sourire bien appuyé et plein d'ironie, Karine Tuil sort la question de l'identité juive de son contexte dramatique en la moulant dans la psychose existentielle d'un énervé du troisième âge. Il n'y a que dans le registre positif (du type: amour et chants d'oiseaux) que le texte s'aplatit, mieux préparé qu'il est aux sémillantes reparties de cette comédie satirique.