Laurent Gaudé, Amélie Nothomb, Franck Bouysse, Yannick Haennel, Alain Mabanckou, Yann Queffélec, Sandrine Collette, Monica Sabolo, Emma Becker, Kaouther Adimi... sans parler des étrangers, Russell Banks, Anthony Doerr, Rachel Cusk... les grosses pointures affluent en cette rentrée, et nous vous en parlerons très vite, bien sûr. Mais voici une première sélection, tout en coups de coeur et belles surprises.

Julia Minkowski : l'avocate et les soeurs Papin

French lawyer Julia Minkowski poses during a photo session in Paris on March 15, 2021.

French lawyer Julia Minkowski poses during a photo session in Paris on March 15, 2021.

© / JOEL SAGET / AFP

Elle en a déjà effectué pléthore, des rentrées, Julia Minkowski : rentrées politique, judiciaire, scolaire, mais il s'agit là de sa première rentrée littéraire. Pas de quoi effrayer, on présume, cette avocate pénaliste aguerrie de 41 ans, habituée des jurys, populaires ou pas. Petite-fille du célèbre pédiatre Alexandre Minkowski, mère de trois enfants, mariée au macroniste Benjamin Griveaux, l'ex-porte-parole du gouvernement empêtré dans une histoire de vidéo à caractère sexuel, l'associée d'Hervé Temime, son "mentor", sait garder la tête froide. Reste que, co-auteure du document L'Avocat était une femme, elle ne s'était jamais confrontée à la fiction. Mais, concédons-le, Par-delà l'attente constitue un premier bain "tout en douceur" pour la juriste Julia Minkowski, qui s'empare en effet de l'une des affaires criminelles les plus sensationnelles du XXe siècle : le meurtre, le 2 février 1933, par les soeurs Papin, employées de maison, de leurs patronnes, Léonie et Geneviève Lancelin, femme et fille d'un ex-avoué de la Sarthe.

La barbarie des actes (énucléation, coups de marteau, de couteau de cuisine, de pot en étain et enciselures diverses) fut telle que tout le pays s'enflamma pour cette histoire. Jusqu'à inspirer romanciers (Jean Genet, Ruth Rendell) et cinéastes (Claude Chabrol, Jean-Pierre Denis, Claude Ventura...). Mais rares sont ceux qui se sont intéressés à Me Geneviève Brière, l'avocate méconnue (à peine évoquée dans la fiche Wikipédia de l'affaire) de Christine Papin. C'est cette pénaliste virtuose, emportée par la tuberculose à l'âge de 40 ans, que nous raconte Julia Minkowski. Et c'est passionnant. En cette soirée du 28 septembre 1933, dans la salle d'audience de la cour d'assises du Mans, Geneviève Brière achève sa plaidoirie. Insatisfaite et inquiète. Elle le sent, "elle n'a pas su sculpter la matière grise" des jurés, les convaincre, en dépit des dénégations des experts psychiatriques, de la folie de sa cliente et, donc, de son irresponsabilité pénale.

L'occasion, pour l'auteure, de revenir sur les failles de ce procès expéditif et sur les personnalités des soeurs Papin, mais surtout de brosser le portrait de Geneviève Brière, élevée par une mère fantasque et féministe, qui dut affronter la morgue et la misogynie du conseil de l'ordre pour devenir la première - et la seule à l'époque - avocate inscrite au barreau du Mans. Qui dut aussi s'armer de patience pour aimer (en cachette) son confrère Félix, marié et maire socialiste de la ville. C'est à cette femme de conviction, libre et indépendante, que rend aujourd'hui justice sa lointaine consoeur, de bien belle manière. Marianne Payot

Par-delà l'attente

par Julia Minkowski.

Lattès, 224 p., 19,90 ¤.

Olivier Adam : règlement de comptes familial

French writer Olivier Adam poses during a photo session in Manosque, southern France, on September 29, 2019, during the 21st "Les Correspondances" literary festival. 

 


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French writer Olivier Adam poses during a photo session in Manosque, southern France, on September 29, 2019, during the 21st "Les Correspondances" literary festival. . . (Photo by JOEL SAGET / AFP)

© / JOEL SAGET / AFP

Olivier Adam est de retour. En soi, ce n'est pas un scoop, ce dernier publiant régulièrement, d'ailleurs peut-être un peu trop il fut un temps. Mais avec Dessous les roses, huis clos familial tournant au savoureux règlement de comptes, l'auteur de Des Vents contraires ou de Je vais bien, ne t'en fais pas renoue avec son art. Celui du titre d'abord, réussissant à évoquer à la fois la mort du père, l'impardonnable, la nostalgie d'un siècle révolu et l'envers du décor. Celui du redoutable naturel de ses dialogues, ensuite, qui confère à ce roman, construit en actes à la manière d'une pièce de théâtre, une familiarité déconcertante. Celui, enfin, de la finesse à saisir des détails quotidiens. Ou comment l'oubli collectif de l'existence d'un lave-vaisselle peut souder, un instant, une fratrie déchirée. Et forcer le lecteur, brusquement ému, à se racler la gorge.

On retrouve aussi à l'oeuvre l'auteur qui, bien avant Nicolas Mathieu, dépeignait la France dite périphérique et sondait avec mélancolie les lignes brisées de nos existences. Ici, la disparition d'un père, faisant remonter à la surface les blessures devenues acrimonies de ceux qui restent. Olivier Adam ausculte sans ménagement les ressorts de cette famille où deux frères se déchirent, et, chemin faisant, brouille les pistes. Un jeu auquel il excelle. Son double littéraire, Paul, auteur de théâtre qui a bâti sa carrière en exploitant une histoire familiale déformée, manie si diaboliquement l'art de l'autocritique, de l'auto-ironie (de l'autobiographie ?) qu'on ne sait si ce texte résonne comme un mea culpa pour les dommages causés ou une ardente défense de la liberté des créateurs de fiction. Peut-être les deux. Qu'importe, on est conquis. Pauline Leduc

Dessous les roses

Par Olivier Adam.

Flammarion, 224 p., 21 ¤.

Pauline Dreyfus : les diamants sont éternels

French writer Pauline Dreyfus poses during a photo session in Paris on September 6, 2017.

French writer Pauline Dreyfus poses during a photo session in Paris on September 6, 2017.

© / JOEL SAGET / AFP

Bokassa peut être fier de lui : plus de quarante ans après les faits, les diamants qu'il avait offerts à Giscard inspirent l'un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire. Bien que Pauline Dreyfus ne cite jamais le nom de Giscard (qu'elle n'appelle que "le Président"), tout y est. Retour en octobre 1979 : Le Canard enchaîné révèle que, du temps où il était ministre des Finances, le président a reçu de fastueux cadeaux de la part de l'inénarrable dictateur centrafricain. A l'Elysée, motus et bouche cousue. Il faudra attendre un mois avant que le président daigne en parler cinq minutes à la télévision. Que s'est-il passé pendant ces sept semaines de mutisme ?

Le Président se tait nous promène avec élégance et esprit à travers les différentes strates de la société française de la fin des années 1970 : on y croise une militante du MLF et une ancienne maîtresse du président le plus chuintant de la Ve République, une femme de ménage portugaise et le chef du protocole, une petite fille de 10 ans et une grande bourgeoise qui serait la réincarnation de Mme Verdurin, des danseurs réfugiés politiques qui ont fui l'URSS et un aristo dont le château tombe en ruine, bien d'autres personnages encore, truculents ou touchants...

Pauline Dreyfus n'a pas publié pour rien la biographie de référence de Paul Morand (primée à la fois par l'Académie française et le jury Goncourt) : elle a, comme lui, le sens de la vitesse, et réussit un subtil alliage entre classicisme et modernité. Les meilleures scènes du livre, qui sont aussi les plus grinçantes, font penser à un mélange de Proust et de Chabrol. Il y a d'un côté une vieille France nostalgique d'un pays qui s'en va, de l'autre les progressistes de tout poil qui entendent décrisper les usages. La romancière se rit de tous avec la même espièglerie. Les diamants de Bokassa l'ont diablement inspirée - mais quand on s'appelle Dreyfus, en même temps, on est prédisposée à écrire sur une affaire d'Etat. L.-H. de L. R.

Le Président se tait

Par Pauline Dreyfus.

Grasset, 247 p., 19 ¤.

Amor Towles : sur la route de Lincoln

Amor Towles

Amor Towles

© / FAYARD

Amor Towles aurait de quoi agacer. Ce double diplômé de Yale et de Stanford a fait fortune dans la finance. Convaincu qu'on n'a pas réussi sa vie si on n'a pas publié avant sa cinquantaine, l'analyste s'est reconverti en romancier à succès. Nouveau jackpot avec les élégants Les Règles du jeu et Un gentleman à Moscou. Encensé par Barack Obama et Bill Gates, Lincoln Highway ne déroge pas à la règle. Mais voilà, le golden-boy est avant tout un incroyable conteur. Après s'être placé sous le patronage de Fitzgerald et des grands romanciers russes pour ses deux premiers romans, Amor Towles nous propose un déclassement social en s'aventurant cette fois-ci du côté de Mark Twain, de Jack Kerouac et de tous ces écrivains américains adeptes de la poudre d'escampette.

Dans l'Amérique des années 1950, des adolescents sortis d'un centre de détention pour mineurs prennent, à bord d'une Studebaker, la Lincoln Highway, plus ancienne route à traverser les Etats-Unis d'un océan à l'autre. Partis du Nebraska, leur objectif est la Californie. Mais on peut faire confiance à Amor Towles pour surprendre son lecteur avec bien des pannes, bifurcations et détours, jusqu'à l'Empire State Building. Merveilleux hommage au folklore de l'Americana (des fermiers à la Steinbeck aux hobos de Jack London), ce roman choral convoque aussi l'Odyssée, Moïse ou Le Comte de Monte-Cristo. Comme le résume la jeune Sally, "n'importe quel enfant de 10 ans vous dira que se lever et marcher, c'est le sujet principal des récits d'aventures humaines". Amor Towles ajoute quelques milliers de kilomètres de bitume (et de rail) à ces épopées. Son périple ne dure que dix jours, mais il a l'ampleur des légendes. Thomas Mahler

Lincoln Highway

Par Amor Towles, trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Cunnington.

Fayard, 634 p., 25 ¤.

Carole Fives : jeu de miroirs

French writer Carole Fives poses during a photo session on September 27, 2018 in Manosque, southern France, during the 20th "Les Correspondances" literary festival.

French writer Carole Fives poses during a photo session on September 27, 2018 in Manosque, southern France, during the 20th "Les Correspondances" literary festival.

© / JOEL SAGET / AFP

Le métier de critique littéraire peut se révéler délicat. Ainsi en est-il lorsque vous détenez des informations sur le contexte d'un roman et la vie de son auteur. Faut-il les signifier au lecteur, alors qu'il peut découvrir une histoire "à l'aveugle" et s'en délecter en toute "innocence" ? Ou bien taire sa science, quitte à passer pour une nigaude ? Temporisons.

Carole Fives, 50 ans, plasticienne diplômée des Beaux-Arts, s'adonne à l'écriture depuis 2012, avec un succès grandissant au fil de ses publications intimistes et sociétales - Une femme au téléphone, Tenir jusqu'à l'aube, Térébenthine, etc. - récoltant ici et là prix littéraires et articles élogieux. Quelque chose à te dire, son sixième roman pour adultes (elle écrit aussi pour la jeunesse), ne devrait pas dévier de cette trajectoire vertueuse. Elsa la Lyonnaise, son héroïne, romancière trentenaire un peu terne, a une admiration sans bornes pour la "reine" Béatrice, auteure emblématique et acclamée, décédée prématurément d'un cancer. Alors lorsque son veuf, Thomas Blandy, la convie pour prendre le thé chez lui, rue Saint-Honoré, elle accourt. Tout y est luxe : dans la cuisine, un Picasso côtoie des toiles de Braque, au salon Miro toise Chagall, et partout, partout, des portraits de Béatrice, rayonnante avec son regard bleu magnétique et ses foulards colorés. Béatrice, fille d'un collectionneur d'art, et Thomas, producteur grand manitou du cinéma français, ont coulé ici vingt-huit années de bonheur parfait... De quoi impressionner Elsa la provinciale, séparée du père de son fils dont elle a la garde une semaine sur deux. Pourtant, une idylle se noue, sous les yeux impavides de Paola, aux faux airs de l'intendante du Manderley de Daphné du Maurier. Bientôt, dans l'appartement mausolée, Elsa se met en quête d'un éventuel manuscrit posthume de Béatrice... en trouve un embryon, le peaufine et le signe.

Alerte, intelligent, rythmé et doté d'une chute aussi piquante qu'inattendue, Quelque chose à te dire se lit avec grand plaisir. Mais ne soyons pas benêts: pour les personnes averties, le roman se pare en effet de couleurs étranges. Derrière Béatrice se cache de toute évidence la romancière et scénariste Emmanuèle Bernheim, décédée en 2017, et derrière Thomas son compagnon Serge Toubiana, critique de cinéma et président d'Unifrance. Tandis que Carole Fives ne fait pas mystère de sa relation avec ce dernier... et s'inscrit, ce faisant, dans la lignée des Christine Angot, Simon Liberati et autres Lionel Duroy. Frayer avec un(e) écrivain(e) n'est jamais sans risque... M. P.

Quelque chose à te dire

Par Carole Fives.

Gallimard, 174 p., 18 ¤.

Colm Tóibin : Thomas Mann et les siens

Colm Toibin, Irish writer in 2015.

Colm Toibin, Irish writer in 2015.

© / ULF ANDERSEN / AURIMAGES / AFP

Le frère Heinrich, qui a inspiré L'Ange bleu. Les enfants Klaus, homosexuel flamboyant et drogué, Erika, seule femme à couvrir le procès de Nuremberg, ou Golo, historien et figure intellectuelle de la RFA... Et puis au centre, un géant, Thomas, prix Nobel de littérature et père distant que sa progéniture nommait ironiquement "le magicien". Comme l'a un jour suggéré le grand critique Marcel Reich-Ranicki, les Mann sont les Windsor d'outre-Rhin. Un clan avec ses névroses, son incapacité à s'aimer, ses tragédies, mais aussi une famille royale des lettres qui représenta très tôt l'opposition au nazisme et ce que l'esprit allemand avait de meilleur. Dans l'époustouflant Le Magicien, le romancier irlandais Colm Tóibin retrace cette saga vue des yeux de Thomas Mann.

Des patriciens de Lübeck à Zürich en passant par le sanatorium de Davos, la Bavière sous la république de Weimar et l'exil à Princeton puis Los Angeles, sa biographie romancée s'avère aussi politique qu'intime. Côté pile, un écrivain encensé, un nationaliste conservateur devenu démocrate cosmopolite, une conscience civilisationnelle, un bourgeois aux manières réservées. Côté face, un homosexuel tourmenté par les éphèbes, un ogre qui sacrifia tout pour la littérature, y compris sa propre vie privée et celle de ses six enfants. Mais la figure la plus inoubliable de cette fresque est Katia, fille d'une riche famille d'origine juive qui épousa l'auteur de Mort à Venise en parfaite connaissance de cause. Si le contraste s'avère saisissant entre la prose ardue de Thomas Mann, et le style simple et vif de Colm Tóibin, l'alchimie se fait vite. A la fin, une obsession aussi irrépressible que celle de Gustav von Aschenbach pour Tadzio sur la plage du Lido: vite replonger dans Les Buddenbrook, La Montagne magique et Le Docteur Faustus. T. M.

Le Magicien

Par Colm Tóibin, trad. de l'anglais (Irlande) par Anna Gibson.

Grasset, 603 p., 23 ¤.

Antoine Choplin : Jeu d'échecs et d'échappées

Antoine Choplin

Antoine Choplin

© / JEAN CHOPLIN © BUCHET-CHASTEL

Auteur discret, établi de longue date en Isère où il partage son temps entre l'écriture et l'action culturelle, Antoine Choplin, né en 1962, poursuit son petit bonhomme de chemin littéraire depuis plus de vingt ans avec une belle constance. Poésie, récits, romans, dont les formidables Radeau (2002), Le Héron de Guernica (2011) ou encore Nord-Est (2020) : son inspiration tous azimuts va de pair avec un style sobre, singulier, qui fait à nouveau sensation dans Partie Italienne. C'est précisément à Rome, au printemps, que le narrateur, Gaspar, artiste plasticien français de renom, a pris la poudre d'escampette afin d'échapper aux sollicitations qui l'ennuient. Il a jeté son dévolu sur la place Campo de' Fiori pour s'adonner à sa passion, les échecs, "avec, comme seule préoccupation, de belles parties à disputer contre des inconnus de passage" à la terrasse d'un café. Jusqu'au jour où "une" élégante inconnue, témoignant d'une étonnante maîtrise, se propose de l'affronter. Mat en un tournemain. "Vous jouez bien", apprécie Gaspar ; qui apprécie tout autant le charme mystérieux de cette Marya, hongroise, oenologue de profession. Nul doute que ces deux-là vont faire la paire, bien au-delà d'un échiquier...

Antoine Choplin n'a pas son pareil pour orchestrer leurs échanges presque laconiques, malicieux, érudits ; pour mettre en scène leur attirance mutuelle, pudique, grandissante, au gré de leurs déambulations improvisées dans la Cité éternelle. Une douceur assombrie par les confidences de Marya : sa passion des échecs lui vient de son grand-père juif, grand maître de la discipline, raflé à Budapest et déporté à Auschwitz en 1944. Il ne devra ses quelques mois de survie que grâce à un nazi lui-même amateur d'échecs, prompt à noter leurs parties. Des feuilles dont Marya s'échine à retrouver la trace depuis des années. L'art, le jeu, le hasard, l'amour, la mémoire, l'histoire : autant de thèmes que le romancier décline avec subtilité et originalité. Delphine Peras

Partie italienne

par Antoine Choplin.

Buchet-Chastel, 170 p., 16,50 ¤.

Félicité Herzog : le résistant et la duchesse

Félicité Herzog

Félicité Herzog

© / SYLVIA GALMOT © STOCK

Finalement, elle s'est choisi son héros, Félicité Herzog. Il ne s'agit pas de son père, Maurice, le vainqueur de l'Annapurna, dont elle avait étrillé l'image il y a dix ans dans un premier roman, ironiquement intitulé Un héros. Elle y racontait, notamment, comment, marié en 1962 à Marie-Pierre, fille du duc de Brissac et petite-fille d'Eugène Schneider, l'empereur sidérurgique du Creusot, le flamboyant conquistador de l'Himalaya n'avait eu de cesse de cumuler les conquêtes... féminines. Non, le véritable héros de Félicité, financière de 54 ans, aujourd'hui directrice de la stratégie chez Vivendi, n'est autre que le premier mari de sa mère, Simon Nora, grand résistant et haut fonctionnaire, qu'elle qualifie d'"ange masculin" dans son nouveau roman familial, Une brève libération.

1940-1947, c'est le créneau hautement symbolique retenu par l'auteure pour brosser les portraits parallèles de ses deux protagonistes, Simon et de Marie-Pierre, une période où l'on fut du bon ou du mauvais côté. Ici, les choses sont claires : les Brissac, figures de proue de la haute société parisienne, ont ostensiblement frayé avec l'Occupant, tandis que du côté des Nora, du père, Gaston, chirurgien de renom à l'hôpital Rothschild issu d'une vieille famille juive de Lorraine, à ses deux aînés, Simon et Jean, résistants dans le Vercors, on a combattu les nazis au péril de sa vie. En 1940, Marie-Pierre, 15 ans, n'est pas encore l'intellectuelle rebelle des années 1950, mais elle se pose déjà des questions sur les fréquentations de ses parents, May et Pierre de Brissac, qui reçoivent, dans leur hôtel particulier du 36, cours Albert Ier, le Tout-Paris antisémite : Drieu la Rochelle, Arletty, Coco Chanel, Paul Valéry, Josée, la fille de Pierre Laval, Paul Morand, bien sûr, le plus fidèle des amants de May...

Pendant ce temps-là, Simon, réfugié avec sa mère et ses frères et soeur à Grenoble (relire, à ce propos, le délicieux Jeunesse de Pierre Nora), peaufine ses convictions humanistes à l'école d'Uriage de Segonzac et s'engage au côté de Jean Prévost. En mai 1946, Marie-Pierre et Simon, tout juste énarque, se rencontrent. Coup de foudre ! Au grand dam des Brissac, qui essaieront par tous les moyens -et sans succès - d'empêcher les épousailles du "plus beau parti de France" avec son "fiancé juif". C'est sur ce mariage insolite que s'achève ce subtil déroulement de deux destinées singulières. M. P.

Une brève libération

par Félicité Herzog.

Stock, 352 p., 20,90 ¤.

Joseph Incardona : une vie en vagues

Portrait de Joseph Incardona, Paris, 1er juin 2022

Portrait de Joseph Incardona, Paris, 1er juin 2022

© / SANDRINE CELLARD © FINITUDE

Après la grande claque de La Soustraction des possibles (2020), plongée magistrale dans le Genève friqué et corrompu des années 1990, l'écrivain suisse d'origine italienne prend une tangente plus contemporaine... et très française : Les Corps solides, son treizième roman, c'est l'histoire d'Anna, veuve presque quadra, qui élève seule son fils Léo, 13 ans, dans leur mobile home exigu (35 mètres carrés, dont il reste à payer deux ans de crédit) au bord de l'océan Atlantique. Là où la beauté des vagues efface le ressac des fins de mois difficiles ; où la passion du surf fait oublier une vie de peu et de frustrations - Anna vivote des chiches revenus issus de la vente de poulets rôtis sur les marchés à bord de sa camionnette. Las !, lorsqu'un sanglier percute le véhicule, qui s'embrase, Anna voit son fragile équilibre s'envoler en fumée. Sous le poids des dettes, elle redoute de perdre "le peu qu'elle s'est construit à l'écart du monde".

Léo a compris, veut l'aider. Et joue les entremetteurs pour la faire candidater à un jeu télévisé stupide qui sera organisé dans une station balnéaire non loin de chez eux. Le gros lot ? Un 4x4 Renault diesel d'une valeur de 50 000 euros, à condition de poser une main sur la voiture le plus longtemps possible. Anna se résout à y participer par réflexe de survie, mais consciente de "vendre son âme et bafouer sa dignité". Romanesque en diable, très émouvant, Les Corps solides met en miroir avec éloquence le cynisme du monde de l'argent, des politiques, des médias, l'abrutissement des masses, et l'authenticité d'une femme qui se bat pour marcher droit. L'"amour inconditionnel et atavique" qu'elle et son fils se vouent l'emportera... comme l'une de ces vagues d'exception. D. P.

Les Corps solides

Par Joseph Incardona.

Finitude, 262 p., 22 ¤.

Pierre Adrian : tonnerre de Brest !

Pierre Adrian

Pierre Adrian

© / FRANCESCA MANTOVANI © EDITIONS GALLIMARD

Il n'y a pas que Patrick Poivre d'Arvor qui a le droit d'écrire sur la Bretagne. De Pierre Adrian, on avait jusqu'ici retenu le tropisme italien à cause de La Piste Pasolini et des Bons Garçons, deux livres qui se terminaient tragiquement dans la banlieue de Rome. Dans Que reviennent ceux qui sont loin (titre trouvé chez Cesare Pavese), il renoue avec ses racines finistériennes. Le narrateur descend du train à Brest. De là, un car l'emmène jusqu'à la maison de famille où il passait chaque été une partie des vacances. Des années qu'il n'y avait plus mis les pieds, et il retrouve tout intact, même si sa grand-mère était plus en forme jadis. Il retourne voir la plage de son enfance, va prier à Saint-Pol-de-Léon, rêve d'Ouessant. Bien sûr il voit ressurgir des connaissances du passé, tous ces gens qu'il ne fréquentait qu'en août, dont une fille, Anne, qui lui fait nourrir quelques regrets. Et puis enfin il y a ce petit cousin de 6 ans, Jean. Il a la mélancolie précoce. Que se trame-t-il dans sa tête ? Un mystère l'entoure...

Son roman fait irrémédiablement penser à La Côte sauvage de Jean-René Huguenin. Avec ses phrases courtes, évocatrices et sensibles, Pierre Adrian pourrait aussi être un fils d'Eric Neuhoff, avec un peu moins d'humour, mais un côté mystique en plus - ce qui n'est pas étonnant de la part d'un jeune auteur qui avait mis en scène un prêtre dans Des âmes simples. A une époque où tout le monde cherche à falsifier sa vie pour s'inventer un parcours de transfuge de classe ou de damné de la Terre, Adrian a le mérite de ne pas tricher : il parle avec simplicité et justesse de la bourgeoisie française dont il est issu. L'émotion monte au fil des pages. Il est encore temps de lire ce beau roman sur un transat dans un jardin en Bretagne, sur une serviette de bain ou à bord d'un bateau. Il se lira aussi très bien cet automne, cet hiver, et jusqu'au prochain été, pour tenir en attendant les vacances. L.-H. D. L. R.

Que reviennent ceux qui sont loin

Par Pierre Adrian.

Gallimard, 181 p., 20 ¤.