La France jouit d'un talent créatif universellement reconnu, mais ne sait plus exploiter son inventivité, transformer une innovation de rupture en une industrie rentable et pérenne. En un mot, la France ne sait plus inventer.
Mais qu'entend-on déjà par invention ? André Safir, fort de sa longue expérience en ingénierie de l'invention, en livre une définition originale. Les inventions ne sont pas un produit de labo, elles naissent de l'esprit de contradiction d'un individu hors norme qui se pose une question inédite puis y répond en utilisant des éléments qui existent déjà pour combler un besoin encore insatisfait.
Motivées par l'existence d'un marché, elles n'appliquent pas nécessairement les technologies les plus récentes. En 1975, Steven Sasson, ingénieur chez Kodak, a ainsi inventé le premier appareil photo numérique à partir d'un objectif de caméra de cinéma, de pièces Motorola, de capteurs photographiques Fairchild et d'un magnétophone à cassettes. Mais ça n'est qu'en 1995, à la suite d'une série d'améliorations, que Canon mettra sur le marché le premier appareil numérique grand public.
Chacun a sa chance
Cet exemple met en avant les compétences propres dont chaque pays fait preuve en matière d'invention : il n'y a pas des pays qui sont innovants et d'autres qui ne le sont pas. Chaque nation peut se trouver une place en fonction du degré de maturité d'une invention.
Dans un premier temps, c'est l'entêtement de son inventeur qui permet de franchir les nombreux obstacles qui se présentent. Un trait de caractère plus fréquent chez les nations individualistes. Dans un second temps, afin de prévenir le risque de se voir éjecter du marché, c'est l'agressivité anglo-saxonne qui permet de bénéficier des effets d'échelle qu'autorise une croissance rapide. Mais, dans un troisième temps, les survivants à cette course au volume doivent organiser un dialogue entre les compétences de l'entreprise pour identifier les possibilités d'améliorer le produit. C'est dans ces conditions que les Japonais ont devancé les Américains dans l'électronique grand public quand la qualité est devenue le nerf de la guerre.
Et la France dans tout ça ? Le bilan est alarmant : 7e puissance économique mondiale, elle n'est que 18e en valeur ajoutée par emploi industriel, victime d'un égalitarisme mis depuis longtemps en avant par le sociologue Michel Crozier.
Peut-elle encore remonter la pente ? André Safir n'est que modérément optimiste. Dans les années 1970, nous avons tenté d'adopter le modèle américain puis, dans les années 1980, ce sont les modèles allemand puis japonais qui nous ont inspirés sans résultats probants...
"Risquer l'invention", par André Safir. FYP éditions, 180 p., 24 ¤.
Note de l'Express 3/5
