Dans un livre récent, Maurizio Bettini avait défendu la thèse selon laquelle, aux racines qui nous attachent à un endroit, il faut substituer l'image du fleuve où chaque affluent apporte sa part. Car la référence aux racines implique l'idée que l'authenticité est contenue dans les origines, les influences postérieures étant alors dénaturation. Dans une veine comparable, le nouvel ouvrage du philologue et anthropologue italien, Contre les Barbares*, explore la façon dont les auteurs de l'Antiquité traitent de l'accueil des étrangers. Il ne s'agit nullement d'un exercice d'érudition, mais d'une magnifique leçon de philosophie appliquée dont le programme pourrait s'énoncer ainsi : comment être humain contre les barbares.
Confronter notre modernité à l'Antiquité peut emprunter trois voies. La première considère la culture grecque et romaine comme un arrière-plan sur lequel projeter la Déclaration de 1948. Elle permet de dégager des similitudes entre le ius humanum (le droit des hommes) et les droits de l'homme, notamment lorsqu'il s'agit de venir en aide à celui qui est privé de toute ressource. La deuxième, inverse de la précédente, mesure la distance entre nous et les Anciens, laquelle s'exprime sur la question de l'égalité des sexes ou sur celle de l'esclavage. Si Sénèque, dans l'une de ses fameuses Lettres à Lucilius, propose de traiter les esclaves avec davantage d'humanité, il ne demande cependant pas leur libération.
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Mais c'est à la troisième voie que le latiniste italien consacre l'essentiel de sa réflexion, soit douze de ses dix-huit chapitres : comment, en se situant à l'intérieur de la culture classique, cerner l'idée d'humanité et nous aider à penser notre condition ?
Virgile et les naufragés
L'auteur se propose de dégager un noyau de règles archaïques, qui définissent ce que Sénèque synthétisera comme humanum officium, c'est-à-dire les devoirs des hommes envers les hommes. Parmi ceux-ci, l'accès à l'eau, tel que le défend Ampélisque, une jeune fille rescapée d'un naufrage dans une comédie de Plaute, doit être indépendant de l'appartenance citoyenne. Et, plus important encore, le sort réservé à l'étranger. L'injonction à l'humanité, telle que formulée par Ilionée chez Virgile, implique de sauver la vie des naufragés. L'auteur souligne que cette exigence, trop évidente pour qu'il faille l'enseigner, est ouvertement ignorée dans le monde contemporain où l'acte de l'enfreindre est, par beaucoup, présenté comme moralement souhaitable.
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Peut-on laisser un mort sans sépulture ? C'est ce que refuse Antigone pour son frère Polynice, s'opposant ainsi à la volonté de Créon. Maurizio Bettini invoque, comme l'héroïne de Sophocle, des lois non écrites, en vigueur depuis toujours, personne ne sachant quand elles sont nées. Tous les hommes, ajoute-t-il, distinguent naturellement le juste de l'injuste.
L'Antiquité, à de nombreux égards, nous montre le chemin. Certes, Cicéron limitait aux proches les communia, c'est-à-dire les secours qu'il est impératif de fournir à quiconque en fait la demande. Mais, chez Sénèque, ces restrictions disparaissent, la nature ordonnant que "nos mains soient toujours prêtes à secourir les démunis". Avec les stoïciens, les lois positives cèdent ainsi le pas à une loi plus générale, fondée sur l'appartenance commune à l'espèce humaine. Le kosmopolites, le citoyen du monde, par son existence même, rend caduque la notion d'étranger. Et lorsque Jésus choisit un Samaritain, ennemi d'Israël, comme prochain, il perpétue ce geste d'abolition des "barrières ethniques au nom d'une autre échelle de valeurs, celle de l'humanité".
Hospitalité romaine
La société romaine s'est bâtie sur un mythe, celui de l'asylum, selon lequel Romulus aurait accueilli des fugitifs venus de partout. Plutarque évoque ainsi dans Vie de Romulus, la fosse dans laquelle chacun jette une poignée de terre apportée du pays d'où il vient et, une fois l'ensemble des poignées mêlé, désigne la fosse du nom de mundus pour y tracer tout autour, en forme de cercle, le périmètre de la ville. A Rome, ce n'est pas la terre qui engendre les hommes, mais les hommes qui fabriquent la terre.
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En utilisant le langage de la musique, nous pourrions dire que la tonalité spécifique de la culture romaine est constituée par l'ouverture et, au-delà, par la possibilité d'être à la fois soi-même et un autre. L'identité des Romains, s'ils en ont une, est, comme l'a souligné le philosophe Rémi Brague, de nature excentrique. Elle peut, selon l'auteur, servir de modèle à une Europe tentée de se morceler en une pluralité de nations souveraines centrées sur elles-mêmes.
Alors que la question de l'immigration divise les sociétés contemporaines, Maurizio Bettini nous invite à méditer la leçon des Romains. Ceux-ci accordaient peu d'importance à l'autochtonie, à l'idée d'être né de la terre. A l'inverse, ce fut le refus de se mélanger qui, malgré leur puissance militaire, décida du destin d'Athènes et de Sparte.
* Contre les Barbares. Comment l'Antiquité peut nous apprendre l'humanité, par Maurizio Bettini. Trad. de l'italien par Madeleine Rousset Grenon. Coll. Champs actuel, Flammarion, 176 p., 8 ¤
