"Au début de toute chose, il y a un charme", écrivait Hermann Hesse. Un constat que l'exemple de Liz Truss suffit à démentir. A peine arrivée au 10 Downing Street, la Première ministre britannique a déclenché une tempête financière en annonçant des baisses d'impôts massives. La défiance des marchés, de la population et du parti conservateur, sa formation politique, l'ont contrainte à renoncer à l'une de ses mesures, la suppression du taux d'imposition à 45% pour les plus riches, et à sacrifier son ministre des Finances, Kwasi Kwarteng. Moins d'un mois et demi après la nomination de la Tory, son avenir politique ne tient plus qu'à un fil... Une prise de fonction catastrophique qui rappelle des précédents historiques. Passage en revue non exhaustif de ces débuts de mandat ayant tourné au fiasco en France, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis.
Léon Gambetta et le "grand ministère" introuvable
Après la victoire de son parti, l'Union républicaine, aux élections législatives d'août 1881, Léon Gambetta est appelé par le chef de l'Etat, Jules Grévy, à la présidence du Conseil. Le tribun est alors "un homme fort, le chef des républicains", rappelle l'historien Jean Garrigues, qui publie ces jours-ci Le Couple infernal : Elysée contre Matignon (Tallandier). Gambetta se propose de réunir les républicains les plus éminents. Mais son "grand ministère" peine à recruter de grands ministres. Les principaux rivaux politiques de l'avocat refusent de le rejoindre, à l'image de Jules Ferry. Gambetta est contraint de donner leur chance à des hommes jeunes, comme le prometteur Waldeck-Rousseau, futur président du Conseil (1899-1902). L'expérience sera de courte durée. Le 26 janvier 1882, au bout de soixante-douze jours seulement, la coalition des droites et des radicaux, menée par Georges Clemenceau, renverse le gouvernement. Le "commis voyageur de la République" mourra l'année suivante, d'une appendicite aiguë.
Les tomates de Guy Mollet
En 1956, le Front républicain, qui regroupe les partis de gauche (SFIO, Parti radical, UDSR de François Mitterrand, Républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas), remporte les élections législatives. Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, est investi président du Conseil le 31 janvier 1956. Dès le 6 février, l'hôte de Matignon est accueilli à Alger, où il se rend en voyage officiel, par une pluie de tomates (ou des pommes et des oranges, selon l'historienne Georgette Elgey). Les Européens d'Algérie lui sont en effet hostiles. "Ce voyage infléchit dans le sens du durcissement la politique d'ouverture de Guy Mollet", analyse Jean Garrigues. "Le gouvernement a subi la loi de l'émeute, la guerre est relancée, la République est prisonnière d'Alger", écrit Jean-Pierre Rioux dans La France de la IVe République. L'expansion et l'impuissance", 1952-1958 (Le Seuil). Mollet proclame à la tribune de l'Assemblée nationale, le 16 février, "l'inébranlable volonté française à la fois de présence en Algérie et d'évolution". Guy Mollet ne parviendra jamais à s'extraire du problème algérien. En mai 1957, la responsabilité de son gouvernement est mise en cause à l'Assemblée nationale, entraînant sa démission.
Edith Cresson et Pierre Bérégovoy, Premiers ministres de fin de règne
C'est dans une ambiance de fin de règne que François Mitterrand nomme Edith Cresson Première ministre, en mai 1991. Dix ans après son arrivée à l'Elysée, l'usure du pouvoir guette le monarque républicain. D'autant que la crise économique frappe le pays, touché par une forte inflation et un chômage élevé. D'emblée, l'ancienne ministre de l'Agriculture (1981-1983) subit les critiques venues de son parti, le PS, et de son propre gouvernement, où le ministre des Finances, Pierre Bérégovoy, rêvait de décrocher son poste. La première femme de l'Histoire à accéder à Matignon subit de violentes attaques machistes : on la surnomme la Pompadour, en référence à la favorite du roi Louis XV... "Mais Edith Cresson est aussi fragilisée par ses propres outrances", relate Jean Garrigues. Ses propos dignes du café du commerce sur la Bourse dont elle n'a "rien à cirer" ou sur les Japonais qui "travaillent comme des fourmis" ont des effets dévastateurs. Le 2 avril, moins d'un an après sa nomination, Mitterrand se résout à la remplacer par Pierre Bérégovoy.
Le successeur d'Edith Cresson a d'abord pour mission de limiter les dégâts aux élections législatives, qui s'annoncent périlleuses pour la majorité. Bien vite, toutefois, les difficultés économiques et sociales le fragilisent à son tour. Sans oublier sa mise en cause dans l'affaire Roger-Patrice Pelat, du nom de cet ami de François Mitterrand qui lui aurait accordé un prêt pour l'achat d'un appartement parisien. Les législatives de 1993 sont désastreuses pour la gauche, balayée par la coalition de la droite et du centre. Le 1er mai 1993, on retrouve à Nevers le corps inanimé de l'ancien député maire de la Nièvre. Il a deux balles dans la tête.
Cuba : la bévue de JFK
John Fitzgerald Kennedy est élu président des Etats-Unis le 8 novembre 1960. Après une longue hésitation, il donne son feu vert au projet de débarquement à Cuba préparé par son prédécesseur, Eisenhower, avec l'aide de la CIA. Le but : provoquer un soulèvement populaire contre son dirigeant, Fidel Castro. L'opération, qui se déroule le 17 avril 1961 dans la baie des Cochons, se solde par un fiasco du fait de la résistance des milices cubaines et de la population. Incapable de s'imposer à 160 kilomètres des côtes de Floride, le géant américain est humilié. "Cette crise d'une gravité exceptionnelle met en jeu la position internationale du pays au moment où la guerre froide bat son plein, explique l'historien André Kaspi. Les Etats-Unis vivent très mal cette défaite, qui renforce l'aura de Fidel Castro auprès du monde communiste." JFK sera assassiné à Dallas, le 22 novembre 1963, par un sniper aux motivations mystérieuses.
Brexit : le pari manqué de Theresa May
Après la victoire du Leave au référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne, en 2016, Theresa May, ancienne ministre de l'Intérieur, accède le 13 juillet au 10 Downing Street. Confrontée aux divisions de son parti sur la mise en oeuvre du Brexit, elle croit bon de provoquer, le 8 juin 2017, des élections législatives anticipées. Elle vient en fait de se tirer une balle dans le pied. Sa majorité, rétrécie, repose maintenant sur le soutien des députés du parti unioniste nord-irlandais. Or la question de la frontière irlandaise, particulièrement épineuse, sera l'un des points d'achoppement du Brexit...
"Cette élection a été le tournant du mandat de Theresa May. Avant, elle a bénéficié d'un état de grâce de dix mois. Dans les deux ans qui ont suivi, aucun Premier ministre de l'histoire récente britannique n'a été autant attaqué qu'elle", écrit l'historien Anthony Seldon dans son ouvrage May at 10 : The Verdict (Biteback Publishing, non traduit). Theresa May ne parviendra jamais à mettre en oeuvre le Brexit. Elle démissionnera deux ans plus tard, en juin 2019, après le rejet par le Parlement du projet d'accord de retrait qu'elle avait négocié avec l'Union Européenne.
