Moment de grâce ou coup de grâce ? L'avenir dira ce que fut l'été 2022 dans l'itinéraire politique de Macky Sall. Sur la scène internationale, le chef de l'Etat sénégalais et actuel président de l'Union africaine n'a jamais tant pesé. Son marathon de juin l'a mené de la résidence de Vladimir Poutine à Sotchi, bordant la mer Noire, au perron de l'Elysée à Paris, en passant par Accra et Abidjan, pour finir au pied des montagnes bavaroises, au château d'Elmau, où le président, invité du G7, figurait en bonne place sur la photo de famille. A chaque rendez-vous, le même plaidoyer pour le continent, victime collatérale de la guerre en Ukraine, en proie à une pénurie alimentaire.
Mais pendant que Macky Sall porte "la voix de l'Afrique" aux quatre coins du monde, son étoile pâlit à domicile. Pis, le dirigeant de ce pays côtier d'Afrique de l'Ouest (près de 17 millions d'habitants) risque une crise politique sans précédent à l'approche des législatives du 31 juillet. Les poids lourds de l'opposition n'ont en effet aucune chance - a priori - de siéger dans la prochaine Assemblée de 165 députés. La liste des titulaires de la coalition Yewwi Askan Wi ("Libérez le peuple" en wolof) a été rejetée, au motif que l'un des candidats figurait également sur la liste des suppléants.
"Cette décision est une curiosité juridique, souligne Maurice Soudieck Dione, professeur de sciences politiques à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis. Pourquoi invalider la liste affichant tous les ténors plutôt que celle des suppléants ? On ne peut s'empêcher d'y voir un moyen d'affaiblir l'opposition, alors que le scénario d'une cohabitation était probable et craint par la majorité, dans un contexte économique difficile." Le bras de fer aura lieu dans les urnes avec cette liste n°2, mais il a également gagné la rue, où des manifestations ont donné lieu à la mort de trois jeunes, le 17 juin.
Dérive autoritaire
La stabilité de ce pays, souvent présenté à l'extérieur comme un modèle de démocratie dans la région, est une nouvelle fois à l'épreuve. "L'histoire du Sénégal montre que tous les régimes en place depuis Léopold Sédar Senghor se sont employés, dans un premier temps, à maintenir leur hégémonie. Cette période dure en moyenne huit ans, avant que le président ne soit contraint d'ouvrir le jeu politique sous la pression, reprend Maurice Soudieck Dione. Le problème, c'est que Macky Sall, au pouvoir depuis dix ans, emprunte le chemin inverse, dans une dérive autoritaire."
Pour "réduire l'opposition à sa plus simple expression", comme il l'a lui-même formulé en 2015, le président a coopté un maximum de personnalités à même de lui faire de l'ombre. Sa plus grosse prise ? L'ancien Premier ministre Idrissa Seck. Arrivé deuxième à la présidentielle de 2019, il est "rentré dans le rang" par la grande porte en novembre 2020, lorsque Macky Sall l'a nommé président du Conseil économique, social et environnemental, la quatrième plus haute fonction de l'État.
Quant aux autres figures de l'opposition, toutes ou presque ont eu affaire à la justice ces dernières années, dans des conditions parfois décriées. Le procès de Karim Wade (le fils de l'ex-président Abdoulaye Wade), condamné en mars 2015 pour enrichissement illicite, a été jugé inéquitable par le comité des droits de l'homme de l'ONU. Tout comme celui de l'ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, condamné à 5 ans de prison en 2018 pour détournement de fonds publics (et gracié en 2019). Enfin, la procédure contre Ousmane Sonko, le chef de file de la coalition Yewwi Askan Wi accusé de viols, est toujours en cours.
La tentation du troisième mandat
Ce dernier, qui hurle au complot, l'assure : le chef de l'Etat ne pense qu'à briguer "un troisième mandat forcé" en 2024. Sonko n'est pas seul à le penser. "Macky Sall a visiblement un agenda politique pour se maintenir au pouvoir", glisse le ministre d'un Etat voisin, citant un épisode récent. En réunion au Ghana le 4 juin dernier avec les dirigeants de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, le président sénégalais a refusé de signer un texte gravant dans le marbre la limitation à deux mandats pour les 12 pays membres.
Au Sénégal, la Constitution est pourtant claire : "Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs." Macky Sall avait juré, dans son autobiographie parue en 2019, Le Sénégal au coeur, qu'il briguait à l'époque "son deuxième et dernier mandat". Depuis, le président entretient le plus grand flou. Dira-t-il, comme son prédécesseur Abdoulaye Wade, "ma waxoon waxeet" ("Je l'ai dit, je me dédis") ? C'était en 2011. "Maître Wade", lui aussi tenté par un troisième mandat, avait alors suscité une révolte populaire. Et signé la fin de sa carrière.
