Si le Covid-19 peut sembler désormais appartenir au passé avec la levée de la majorité des restrictions sanitaires, l'épidémie reste présente en France mais aussi à l'étranger, particulièrement dans les pays au faible taux vaccinal. Sur le continent africain, les cas repartent à la hausse en Afrique du Sud qui connaît un important rebond des contaminations. Selon les données de l'Institut national des maladies transmissibles (NICD), 4631 cas de contaminations ont été recensés au cours des dernières 24 heures vendredi 22 avril. La veille, l'institut avait rapporté 4406 nouveaux cas.

Les chiffres de vendredi sont les plus élevés enregistrés depuis près de trois mois dans le pays et ils marquent une nette hausse par rapport aux 1300 nouveaux cas en moyenne recensés la semaine dernière. Cette hausse a été qualifiée vendredi "d'inquiétante" par le ministre de la Santé Joe Phaahla.

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Le continent affiche une très faible couverture vaccinale avec un taux de 16%, selon les derniers chiffres datant du vendredi 22 avril. C'est très loin des 80% de personnes totalement vaccinées atteints dans plusieurs pays occidentaux. Pourtant, plus des deux tiers des Africains ont été contaminés par le Covid-19 depuis le début de la pandémie, soit 97 fois plus que les cas confirmés déclarés officiellement, selon une étude de l'OMS.

Des doses trop vite périmées

Ce faible taux de vaccination s'explique par diverses raisons. La première, c'est le manque de vaccins. Malgré une surproduction des doses, la population mondiale est toujours très inégalement vaccinée, les doses allant prioritairement aux pays occidentaux qui ont les moyens de les acheter. En moyenne, 42% des habitants des 92 pays pauvres de l'Alliance mondiale Gavi ont reçu leur vaccination anti-Covid primaire, contre 58% dans le monde entier.

Le taux d'habitants vaccinés en Europe en comparaison à l'Afrique au 22 avril 2022

Le taux d'habitants vaccinés en Europe en comparaison à l'Afrique au 22 avril 2022

© / Capture d'écran Our World In Data

Le mécanisme Covax, partenariat public-privé géré par l'OMS, qui vise à garantir l'égalité d'accès aux vaccins, a jusqu'alors délivré 1,4 milliard de doses en tout à 145 pays. C'est moins que prévu : il tablait initialement sur 2 milliards à fin 2021. Par ailleurs, Covax affirme avoir accès à assez de doses pour vacciner environ 45% de la population des 92 pays bénéficiant de dons. Mais 25 d'entre eux n'ont pas les infrastructures pour mener une campagne vaccinale efficace.

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C'est notamment le cas en Afrique. "Il y a des problèmes de coûts, d'infrastructures, de transports et de stockage alors que les vaccins sont des produits fragiles", explique à L'Express Michèle Legeas, enseignante à l'école des hautes études en santé publique (EHESP), spécialiste de l'analyse et de la gestion des situations à risques sanitaires. "Il faut avoir la logistique de la chaîne du froid, les camions pour transporter, les listes de personnes vulnérables, pour organiser une campagne vaccinale...", ajoute auprès de L'Express Anne Sénéquier, médecin, chercheuse, co-directrice de l'observatoire de la santé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteure de La géopolitique, tout simplement (Eyrolles).

Un problème d'autant plus important que certaines doses sont arrivées très tard, parfois quelques semaines avant d'être périmées. Plusieurs pays comme le Nigeria, le Soudan du Sud, le Malawi ou le Kenya ont alors été contraints de détruire des doses d'AstraZeneca reçues de Covax. "Cela nous a laissés très peu de temps, quelques semaines seulement, pour les utiliser, après déduction du temps nécessaire au transport, au déblaiement, à la distribution et à la livraison aux utilisateurs", explique à la BBC Osagie Ehanire, ministre de la santé du Nigeria. "La durée de validité du vaccin est assez faible, et quand on fait des dons aux autres pays, la date de péremption est parfois déjà passée", confirme Anne Sénéquier.

Selon la médecin et chercheuse "les dons bilatéraux ont par ailleurs mis l'accent sur les relations internationales plutôt que sur la préparation du système de santé afin que ce dernier puisse dérouler une véritable campagne de vaccination. Les aides sont toujours assujetties à des conditions de la part de l'Occident", note-t-elle. Ceci participe à un désintérêt de la part de la population pour ce vaccin.

Une défiance de la population

Comme le rappelle Anne Sénéquier, comme "sur tous les continents, il y a une défiance envers les vaccins. En Afrique elle vient notamment de l'iniquité vaccinale, les pays occidentaux s'étant réservés les doses. Covax n'a pas pu être totalement efficace par manque de vaccins", selon la spécialiste. Elle rappelle qu'au moment où en France et en Europe, le produit du laboratoire AstraZeneca devenait le mal-aimé des vaccins anti-Covid, c'est justement ces doses qui étaient envoyées en Afrique. "Quand la population européenne privilégiait le Pfizer, il y a eu un écho dans les médias francophones en Afrique et le message qui passe, finalement, c'est que l'on donne un vaccin dont on ne veut plus, ce qui a développé un sentiment anti-Occident des pays du sud majoritairement", ajoute-t-elle.

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A cela s'ajoutent de nombreux problèmes sanitaires qui ne sont pas liés au Covid-19. Le paludisme, la polio, le VIH, la malnutrition sont des enjeux qui touchent le quotidien des Africains qui, par ailleurs, n'ont pas "connu l'explosion épidémique de Covid-19 qu'on a pu voir en Europe, note Michèle Legeas. C'est une maladie qui n'apparaît pas forcément comme prioritaire pour la population". La population jeune avec moins de comorbidités d'Afrique a en effet été touchée moins sévèrement que l'Europe ou d'autres continents en termes de formes graves et de décès.

Le nombre de décès du Covid-19 en Europe et en Afrique

Le nombre de décès du Covid-19 en Europe et en Afrique

© / Capture d'écran Our World In Data

Le Covid-19 est devenu la priorité des autorités sanitaires qui ont mis un coup d'arrêt aux autres campagnes vaccinales pourtant primordiales. "Les financements ont été redirigés vers la lutte anti-Covid avec l'abandon de la vaccination contre la polio, illustre Anne Sénéquier. Il y a un réel impact du fait que tous les autres problèmes sanitaires ont été abandonnés, la population se demande pourquoi on vaccine contre une maladie dont on ne meurt pas alors qu'il y a un réel besoin sur le reste". Entre le manque de confiance, l'absence de doses disponibles, "c'est une multitude de petites choses qui se sont mal passées qui expliquent ce faible taux vaccinal", ajoute la médecin chercheuse.

Des disparités entre les pays

Il est toujours compliqué de parler de l'Afrique comme d'un seul bloc. De nombreuses disparités existent entre les Etats concernant la vaccination anti-Covid. "Il y a des pays à plus ou moins faibles revenus avec des plus ou moins bons systèmes de santé", rappelle Michèle Legeas. Les pays du Maghreb comme la Tunisie ou le Maroc affichent des taux largement supérieurs à la moyenne du continent avec respectivement 53,24% et à 62,59% de la population ayant suivi le protocole initial de vaccination contre le Covid-19.

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L'Afrique du Sud est également davantage vaccinée, car le pays a été beaucoup touché par l'épidémie avec les variants Delta et Omicron. "Quand vous avez été impacté personnellement, vous vous sentez plus concerné donc le taux de vaccination est plus important", analyse Anne Sénéquier. Elle souligne également que le pays est aussi mieux doté en industrie pharmaceutique par rapport à d'autres pays subsahariens. De plus, l'Afrique du Sud a lancé des laboratoires pour fabriquer des vaccins sur le continent et a scellé un accord avec l'entreprise allemande BioNTech pour la fabrication locale de son vaccin à ARN messager, comme le Rwanda et le Sénégal, note Le Monde.

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En Afrique subsaharienne, les pays "ont des systèmes de santé très en faillite avec des ruptures de stocks de médicaments et pas les ressources humaines qu'il faudrait", ajoute Anne Sénéquier. De plus, les multiples restrictions sanitaires appliquées en Europe ont aussi joué un rôle dans le quotidien de ces habitants : ils dépendent en effet beaucoup économiquement de la diaspora qui vit à l'étranger et qui était coincée par les confinements. Cet impact économique a relayé la santé à l'arrière-plan des priorités. "Certaines populations sont dans un mode de survie alors une vaccination, qui n'est même pas disponible, ça n'est pas la priorité", tranche Anne Sénéquier.

Pourtant, la question de la vaccination en Afrique n'est pas seulement un problème pour ce continent. La circulation active du virus dans certains pays africains peut mener au développement de nouveaux variants qui mettent en péril les efforts de tous les pays du monde pour venir à bout de la pandémie. Pour relever le défi de vacciner la population des pays africains "il va falloir faire autrement que simplement livrer des doses, prévient Anne Sénéquier. "ll va falloir générer l'intérêt des personnes pour la vaccination avec une santé de proximité, au cas par cas, mais aussi des vaccins disponibles assortis d'une campagne de vaccination via le système Covax soutenu par les autres pays du sud et pas par l'Occident, explique-t-elle. Car leur dire de se vacciner pour éviter un nouveau variant afin de protéger l'Occident, ça ne marchera pas".