Depuis des millénaires, la saison des pluies sur les hauts plateaux éthiopiens annonce prospérité et fertilité à l'Egypte. Entre juillet et septembre, les cultivateurs situés en aval du Nil Bleu (prenant sa source en Ethiopie) attendent la crue du fleuve qui dépose, avec l'eau descendante, le limon brun nourricier ayant donné son nom antique au pays des Pharaons : Kemet, "la terre noire". Mais pour le troisième été consécutif, le début de ces moussons suscite un accès de fièvre entre les deux pays, frères ennemis.

Au coeur des tensions, le grand barrage de la Renaissance éthiopienne (Gerd), dont la troisième phase de remplissage a commencé début juillet, comme en 2020 et 2021, et sans la moindre concertation avec ses voisins. Cette gigantesque muraille de 145 mètres de hauteur sur 1,8 kilomètre de longueur doit permettre, à terme, de produire 5000 mégawatts d'électricité annuels. Mais l'Egypte, et dans une moindre mesure le Soudan, redoutent de voir le débit du Nil décliner sur leurs territoires. Le premier dépend à plus de 90% du fleuve pour son eau potable et son irrigation. "Personne ne s'approchera des eaux de l'Egypte", a averti son président, Abdel Fattah al-Sissi, le 14 juin.

Le Grand Barrage éthiopien de la Renaissance (Gerd), à Guba, le 19 février 2022

Le Grand Barrage éthiopien de la Renaissance (Gerd), à Guba, le 19 février 2022

© / afp.com/Amanuel SILESHI

"On assiste à une accélération inquiétante de l'histoire, analyse Franck Galland, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. L'Ethiopie a mis en service sa première turbine en février et continue unilatéralement de remplir le barrage parce que ses habitants ont besoin d'hydroélectricité, parce qu'elle veut exploiter rapidement cet ouvrage à 3,5 milliards de dollars et surtout parce que celui-ci est un facteur d'union dans un pays morcelé ethniquement et religieusement, en proie à une guerre civile."

Guerre d'influence sur la Corne

A l'autre bout du fleuve, l'Egypte, longtemps reine du Nil, fait valoir son droit ancestral sur ces eaux fertiles. Un accord de 1959 donnait la jouissance de 75% de ces eaux au Caire et de 25% au Soudan. "Addis-Abeba voit dans ce barrage la fin d'une injustice historique", souligne William Davison, chercheur à l'International Crisis Group. Sur les réseaux sociaux et à la télévision d'Etat, on compare le Gerd à la bataille d'Adoua, quand l'empereur éthiopien Ménélik II repoussa les troupes italiennes en 1896.

L'actuel Premier ministre Abiy Ahmed, le sait : la géographie joue en sa faveur puisque la source du Nil est en Ethiopie. Egypte et Soudan réclament toutefois un accord tripartite afin d'imposer à leur voisin une durée de remplissage progressive et des garanties sur la gestion de l'eau en cas de grande sécheresse.

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Derrière ces désaccords techniques se joue une bataille d'influence sur cette région stratégique, ouverte sur la mer Rouge, face à la péninsule Arabique. "L'Ethiopie est devenue l'atelier de sous-traitance de la Chine et une zone d'expansion de terres arables pour les Etats du Golfe, poursuit Franck Galland. Or, ces deux activités nécessitent de l'eau et de l'électricité." A la tête du deuxième Etat le plus peuplé d'Afrique (115 millions), Abiy Ahmed veut propulser son pays au rang de puissance hydrique et industrielle.

Al-Sissi ou la stratégie d'endiguement

Sans surprise, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, lui aussi confronté à une démographie galopante, rame dans le sens inverse. Sa stratégie ? Endiguer son rival. Depuis 2021, le maréchal a signé des accords de coopération militaire avec quatre pays d'Afrique de l'Est, rencontré deux fois son homologue djiboutien, et envoyé de l'aide médicale au Soudan et en Somalie. Cet été, il a reçu le prince héritier saoudien et l'émir du Qatar au Caire, et obtenu l'appui du président américain Joe Biden, le 16 juillet, à "un accord sur le remplissage et l'exploitation du Gerd, sans plus tarder". En marge de cet activisme public, al-Sissi use de méthodes plus souterraines. Le soutien aux putschistes qui ont pris le pouvoir au Soudan, en octobre 2021, en est un exemple. Sans compter les soupçons qui pèsent sur Le Caire, accusé d'aider les forces tigréennes contre lesquelles le gouvernement central éthiopien se bat depuis 2020.

La cause est existentielle pour le raïs, qui n'a cessé, ces dernières années, de muscler son arsenal militaire. "Si al-Sissi échouait à contrôler au moins une partie du fleuve, cela signifierait qu'il n'a pas pu protéger son peuple", précise Franck Galland. La guerre de l'eau couve sur le Nil Bleu.