La rencontre sera scrutée jusque dans les moindres détails. L'indéboulonnable Paul Biya, 89 ans, dont 40 à la tête du Cameroun, déroulera-t-il le tapis rouge à Emmanuel Macron, le 25 juillet, à Yaoundé ? Les deux hommes opteront-ils pour une sobre poignée de main ou une chaleureuse accolade ? Quels seront les mots et le ton choisis par le président français ? Le virage n'est pas simple à négocier pour Paris, resté jusqu'à présent à distance de l'autocrate camerounais, symbole d'une vieille Françafrique à bannir, selon Emmanuel Macron.

A l'Elysée, on assure que cette visite marquera "la continuité et la constance de l'engagement du président de la République dans la démarche de renouvellement de la relation avec le continent africain". Principale économie d'Afrique centrale, le Cameroun est la première étape de la tournée qui l'emmènera au Bénin et en Guinée-Bissau jusqu'au 28 juillet.

Choix stratégique

"Ces trois Etats n'ont évidemment pas été choisis au hasard, analyse Bakary Sambe, directeur régional du Timbuktu Institute, un think tank basé à Dakar et Bamako. Le Cameroun est un pays très stratégique situé dans le bassin du lac Tchad, confronté à la menace terroriste de Boko Haram au nord. Il est frontalier du Tchad - un pilier du dispositif militaire français - et convoité par la Russie, avec laquelle il a signé un accord de coopération militaire. Quant au Bénin, il est en passe de devenir un nouvel épicentre côtier de la menace terroriste venant du Sahel. Enfin, la Guinée-Bissau préside depuis peu la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest), un partenaire de plus en plus important de la France dans la région depuis l'effondrement du G5 Sahel, dont trois des cinq Etats-membres sont désormais aux mains de militaires : le Mali, le Burkina Faso et le Tchad."

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Au menu des discussions, la crise alimentaire, à laquelle le continent est confronté dans le sillage de la guerre en Ukraine. Objectif : renforcer des filières agricoles stratégiques dans une perspective de souveraineté alimentaire. Le Cameroun sera "l'Etat-test" de ce projet. "C'est un grand pays agricole, dont la production est susceptible d'alimenter la consommation de l'ensemble des pays de la région (...), un pays qui a un secteur privé et un patronat particulièrement structuré, notamment sur les questions agricoles", précise l'Elysée. Une délégation économique accompagnera le président pour concrétiser des investissements dans ce domaine.

Soutien aérien

Autre priorité, l'insécurité, préoccupation majeure au Cameroun comme au Bénin. Outre la menace terroriste de Boko Haram, des mouvements séparatistes anglophones ont pris les armes au nord-ouest et au sud-ouest du Cameroun, où ils sont sévèrement réprimés. Au Bénin, les incursions djihadistes se multiplient. La visite du président français sera l'occasion d'évoquer un éventuel soutien tricolore à ce pays, dans le cadre de la réorganisation en cours de l'opération Barkhane au Sahel. A ce stade, l'envoi de troupes au sol n'est pas envisagé. "Il y a, en revanche, une demande d'appui français en matière de soutien aérien, de renseignement et d'équipement", affirme Paris.

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Sur ce sujet hautement inflammable, la partition s'annonce compliquée pour Emmanuel Macron, dans un contexte d'hostilité croissante à la présence militaire française sur le continent. Son entourage martèle que la France ne fera que répondre à d'éventuelles "demandes" exprimées par les Etats concernés.

Le chef de l'Etat s'expose également à la critique en choisissant pour première destination le Cameroun. "Il est un peu surprenant de voir le président français commencer la première visite en Afrique de son second mandat dans un pays dirigé par un président au pouvoir depuis 1982. Ce régime n'est pas vraiment un symbole du renouvellement ni de bonne santé démocratique", observe Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l'Institut français des relations internationales. Paris assure que les questions relatives à l'Etat de droit ne seront pas éludées, mais qu'elles seront traitées "sans injonction médiatique, sous la forme d'échanges directs" avec son homologue.

Enjeux de mémoire

Le locataire de l'Elysée pourrait également être interpellé sur ce sujet par les jeunes Camerounais avec qui il échangera à Yaoundé, le 26 juillet, lors d'un dialogue similaire à celui du sommet Afrique-France de Montpellier, en octobre dernier. Des participants au sommet y seront d'ailleurs présents pour restituer des travaux menés depuis ce rendez-vous. Ils concerneront notamment les enjeux d'histoire et de mémoire, chers à Emmanuel Macron.

Sous son premier quinquennat, le président a reconnu la responsabilité "accablante" de la France dans le génocide des Tutsis au Rwanda (1994) et celle de l'armée française dans plusieurs assassinats perpétrés pendant la période coloniale et la guerre d'indépendance en Algérie. Au Cameroun, le sujet est particulièrement sensible. Plusieurs milliers de combattants anticolonialistes de l'Union des populations du Cameroun (UPC), mais aussi de simples civils, auraient été massacrés par l'armée française ou avec son aval dans les années 1950 et 1960. Cette histoire, longtemps passée sous silence, sera certainement dans beaucoup d'esprits à Yaoundé.