C'est un spectacle unique au monde, qui impose patience et discrétion. Pour espérer apercevoir une famille de gorilles des montagnes, il faut crapahuter dans la jungle humide de bambous, au pied de la verdoyante chaîne des Virunga, huit volcans que se partagent le Rwanda, la République démocratique du Congo et l'Ouganda. Dans la gadoue de ce matin pluvieux, on s'enfonce jusqu'aux genoux, bâton de marche à la main, derrière le guide. Et puis, une bonne heure et demie plus tard... la magie. A quelques mètres apparaît la silhouette noire du colosse. "On l'appelle M. Morambo, pointe le ranger du parc national, fusil en bandoulière à bonne distance du géant au pelage détrempé, qui émerge des fougères. C'est le seul mâle du groupe, reconnaissable à son dos argenté." A la tête d'un harem de huit femelles et d'autant de petits, le père de famille mène sa bande dans ce jardin d'Éden, sans prêter attention à son public.

Un gorille au dos argenté dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022)

Un gorille au dos argenté dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022).

© / Jean Bizimana pour L'Express

Les trois randonneurs du jour sont les nouveaux employés d'un hôtel de luxe voisin, en repérage pour mieux vendre l'excursion à leurs clients. Et leur garantir un moment inoubliable - à un prix qui l'est aussi. A lui seul, le permis d'entrée coûte 1500 dollars. Les moins sportifs - et les plus aisés - choisiront l'option hélicoptère, autour de 15 000 dollars. Autant dire une fortune pour le Rwandais moyen, dont le revenu annuel s'élève à 830 dollars.

Un jeune gorille dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022)

Un jeune gorille dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022).

© / Jean Bizimana pour L'Express

La cible de ce tourisme d'élite est riche et étrangère, un choix assumé dans ce petit pays de 13 millions d'habitants, tenu d'une main d'acier par Paul Kagamé depuis vingt-deux ans. "En 2017, nous avons doublé le tarif du 'permis gorilles' car nous souhaitions positionner le Rwanda comme une destination haut de gamme, plaide Ariella Kageruka, en charge du tourisme au Rwanda Development Board, l'organisme public dédié au développement économique du pays. Le modèle d'écotourisme sur lequel nous misons est incompatible avec une fréquentation de masse."

LIRE AUSSI : Rwanda : les migrants, le bon filon de Kagame

Le président a vite saisi l'autre intérêt majeur d'un tel projet : lustrer sa réputation à l'international en vendant un voyage sûr et sélect, tout en valorisant la renaissance d'un Etat marqué au fer rouge par le génocide des Tutsis, en 1994. Bref, une success story sans accroc, loin de l'image écornée du dirigeant, accusé de violations des droits de l'homme à domicile et en République démocratique du Congo voisine. Mi-avril, Paul Kagamé a également fait parler de lui en signant avec le Royaume-Uni un accord à 141 millions d'euros pour accueillir les demandeurs d'asile dont Londres ne veut pas, au mépris des conventions internationales.

"Il ne restait plus que 250 gorilles"

S'ils arrivent un jour à Kigali - le premier vol a été annulé in extremis après une décision de la Cour européenne des droits de l'homme -, ces migrants ne croiseront sans doute jamais les touristes de passage. La plupart d'entre eux ne passent que quelques heures dans la capitale avant de rejoindre l'un des quatre parcs nationaux qu'offre le Rwanda. Là, les circuits premium sont balisés. Au parc de l'Akagera (nord-est), les amoureux de safari croiseront, parmi les 8000 animaux sauvages, les "Big Five" : éléphants, rhinocéros, buffles, lions et léopards.

Mais le joyau du Rwanda, le produit phare vanté sur tous les prospectus touristiques, reste le gorille des montagnes. Cette espèce rarissime, dont le massif des Virunga est l'un des deux seuls habitats au monde, a bien failli connaître un funeste destin. "Entre les années 1960 et 1980, le parc a perdu 54% de sa surface, grignotée par l'activité agricole. Il ne restait plus que 250 gorilles", explique Prosper Uwingeli, conservateur en chef du parc des Virunga, arborant un t-shirt noir floqué du slogan "Visit Rwanda".

Une famille de gorilles dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022)

Une famille de gorilles dans le parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022).

© / Jean Bizimana pour L'Express

Les premiers programmes de sensibilisation sont menés à partir de 1982 pour lutter contre le braconnage. Une ambassadrice mondialement célèbre en fera son combat : la primatologue américaine Dian Fossey, qui fut assassinée dans le parc en 1985. Il faudra attendre les années 2000 pour qu'une réelle politique de conservation débute. "L'Etat a investi, promu le tourisme et impliqué les communautés alentour, poursuit Prosper Uwingeli. Les résultats sont là : le massif des Virunga compte, selon le dernier recensement, en2016, 604 gorilles."

Le plan a presque trop bien marché puisque les animaux sont aujourd'hui à l'étroit. Le gouvernement a prévu d'étendre la surface du parc de 23% d'ici à 2030. Pas étonnant, quand on sait à quel point l'attraction est devenue lucrative. L'augmentation du prix du permis gorilles aurait fait bondir les revenus du tourisme de 17% - avant la pandémie.

La chaîne des Volcans vue du parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022)

La chaîne des Volcans vue du parc des Virunga, au Rwanda (janvier 2022).

© / Jean Bizimana pour L'Express

Appâtées par ce potentiel, plusieurs chaînes d'hôtellerie de luxe se sont installées, à l'instar de Singita ou de One&Only, qui a inauguré deux sites depuis 2018. Dernier en date, le "Gorilla's nest" ("Le Nid du gorille") figure parmi les hôtels les plus chers au monde. Il se murmure que Leonardo di Caprio et Nicolas Sarkozy - un proche du président Kagamé - y ont séjourné. Dans cet écrin de verdure, à plus de 2000 mètres d'altitude, situé à l'entrée du parc des Virunga, une vingtaine de bungalows perchés sur pilotis dominent une forêt d'eucalyptus. Une vue à couper le souffle pour un service ultraluxe, assuré par 130 employés jour et nuit. Sur place, on trouve une piste d'hélicoptère, une piscine, une salle de sport, un spa, un restaurant et une bibliothèque. Le tout pour un minimum de 4000 euros la nuit, et jusqu'à 20 000 pour un séjour le 24 décembre.

La stratégie du tourisme haut de gamme

Mais chez One&Only, on ne parle jamais d'argent, seule "l'expérience" compte. Ni la direction ni le gouvernement n'ont publiquement dévoilé le coût de cette infrastructure spectaculaire. Le quotidien rwandais New Times a évoqué un investissement initial de 65 millions de dollars du groupe émirati Kerzner International. Il faudra sans doute des années pour le rentabiliser, d'autant que la crise sanitaire est passée par là. En 2020, les revenus du tourisme ont dégringolé de 76%. "Le gouvernement a dû s'adapter en proposant des prix plus raisonnables pour attirer des touristes locaux", explique l'économiste Teddy Kabekura.

LIRE AUSSI : Quand des agences françaises proposent de chasser l'éléphant en Afrique

La stratégie du haut de gamme demeure toutefois une priorité, et elle concerne également le tourisme d'affaires. La capitale en est la destination n°1, avec la Kigali Arena, une salle de 10 000 places en forme d'amphithéâtre et le Kigali Convention Center, qui a accueilli le dernier sommet du Commonwealth en juin. Là aussi, silence radio sur leur coût, dans ce pays encore pauvre. Au Rwanda Development Board, Ariella Kageruka botte en touche. "Au-delà des infrastructures, il faut voir l'écosystème que nous avons bâti pour rendre le pays accessible, grâce à une compagnie aérienne fiable (RwandAir), la facilité d'accès aux visas à l'aéroport et tous nos efforts pour faire connaître le Rwanda." La preuve est accrochée au mur, juste derrière elle : le maillot rouge et blanc du club de foot anglais Arsenal. L'équipe favorite de Paul Kagamé affiche depuis 2018 le slogan "Visit Rwanda" sur les manches de ses jerseys. Kigali a déboursé 40 millions de dollars pour ce contrat de sponsoring. L'année suivante, Kagamé signait avec le PSG.

Le petit Etat enclavé n'a pas l'intention de s'arrêter là. Un projet monumental d'aéroport est en cours de construction à Bugesera, à une quarantaine de kilomètres de Kigali. Ce mégacontrat, dont le Qatar est l'investisseur principal, comptera cinq terminaux et devrait coûter 1,5 milliard de dollars. "Situé à 5 heures de vol maximum de tous les pays d'Afrique, le Rwanda a une position stratégique. Cet aéroport pourra donc connecter l'Afrique au monde", plaide Ariella Kageruka. Au pays des mille collines, aucun rêve n'est trop grand.