C'est un virus sans vaccin connu ni grand emballement mondial. Il frappe l'Afrique francophone. Pas question ici d'Ebola ou de Covid-19 mais d'une épidémie de putschs au rythme de contamination inquiétant. Dernière victime en date : Alpha Condé, 83 ans dont 11 au pouvoir, filmé en jean et chemise déboutonnée, affalé sur un canapé, traits tirés, quelques heures après sa capture par des militaires, ce 5 septembre. Pour la quatrième fois en un an, dans la région, le pouvoir passe aux mains d'une junte.

Ce fut d'abord le Mali, où un groupe d'officiers ouvre le bal en août 2020 pour destituer le président Ibrahim Boubacar Keïta. Puis le Tchad, où le fils d'Idriss Déby - le président tué au combat le 20 avril - s'arroge le pouvoir, piétinant ostensiblement la Constitution, sans que la France, l'Union africaine et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) ne pipent mot, au nom de la "stabilité" du pays.

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Rebelote à Bamako en mai 2020 : les putschistes d'août, qui avaient accepté de partager le pouvoir avec les civils, renversent à nouveau la table. Le colonel Assimi Goïta devient seul maître du pays, mollement sermonné par les mêmes institutions régionales. L'inquiétude monte alors parmi les observateurs de la scène politique. "Qu'allez-vous répondre à un officier guinéen qui décide de prendre les armes et de braquer l'État en mettant en avant le fait qu'un troisième mandat est illégal ?" s'interroge le 24 mai l'ex-ministre de la Justice du Mali, Mamadou Ismaïla Konaté, dans un entretien au média Dakaractu. Quatre mois plus tard, voilà sa prémonition devenue réalité.

Rien d'étonnant, commente aujourd'hui l'ancien garde des Sceaux, tant les garde-fous semblent tous tombés. "La communauté internationale a toujours une longueur de retard. Dans un premier temps, personne ne s'émeut en cas de violation manifeste du droit, comme lorsque Alpha Condé a fait modifier la Constitution pour se présenter à un troisième mandat. Ensuite, les institutions censées être garantes de la bonne gouvernance appellent les putschistes au Mali et au Tchad à respecter l'ordre constitutionnel, mais cela n'a plus aucun sens !" Passé les condamnations de rigueur, difficile d'imaginer une réaction bien différente dans le cas guinéen. D'autant que, comme à Bamako en août dernier, les putschistes furent applaudis dans les rues de Conakry par une population lasse d'un pouvoir sourd à toute contestation.

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Comble de l'ironie, Alpha Condé est trahi par sa garde rapprochée : le Colonel Mamady Doumbouya, nommé par le président en 2018 à la tête du Groupement des forces spéciales. "A l'origine très méfiant de l'armée, le président a créé cette unité sur les conseils d'Idriss Déby pour protéger son fauteuil, en prétextant qu'elle lutterait contre les jihadistes, décrypte Aliou Barry, directeur du Centre d'analyse et d'études stratégiques de Guinée. Elle a fini par l'éjecter." Une leçon qui en inquiétera certainement plus d'un, à commencer par le président ivoirien, Alassane Ouattara, qui a lui aussi brigué et remporté un troisième mandat contesté.