"Tombouctou humiliée, Tombouctou outragée, Tombouctou martyrisée, mais Tombouctou libre!" Ce lundi, un de Gaulle malien aurait pu, sept décennies plus tard, entonner l'illustre incantation du Grand Charles. Car avant même que les Marsouins français consentent à ouvrir la ville aux médias, la "Cité aux 333 Saints" avait entrepris de fêter sa libération. Et plutôt 333 fois qu'une.

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Le long des avenues au goudron perclus de nid-de-poule, au hasard des ruelles sableuses, ce ne sont que drapeaux maliens et français entremêlés, "Vive la France!", "Vive le Mali!" et "Merci à vous!" De la longue nuit djihadiste, dans laquelle l'ancien carrefour caravanier fut plongé dix mois durant, ne subsistent que quelques inscriptions étonnamment anachroniques, que nul n'a jugé utile de mettre à bas: "La porte de l'application de la charia vous souhaite la bienvenue", lit-on dès la sortie de l'aéroport.

Plus loin, le visiteur apprend que "Tombouctou est fondée sur l'islam et ne sera jugée que par la législation islamique", avant de longer les locaux déserts du "Centre de recommandation du convenable et d'interdiction du blâmable". Mais la rage imbécile des zélotes du Djihad aura aussi, hélas, laissé dans son sillage un goût de cendres. Celles des manuscrits précieux incendiés l'avant-veille dans une cour de l'Institut des hautes études et de recherches islamiques Ahmed-Baba.

"Ils ont frappé nos soeurs, nos femmes, nos mères"

Dire qu'en portugais, autodafé signifie acte de foi... "Ils ont fait ça juste avant de fuir", soupire un employé en balayant du regard le fatras de boîtes vides. A en croire Yahya, journaliste à l'ORTM -la radio-télévision nationale-, Abou Zeid et Mokhtar Ben Mokhtar, deux des figures de proue algériennes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) furent les derniers à s'éclipser, mardi dernier. Le jour où le confrère affirme avoir vu neuf captifs, dont plusieurs au teint pâle, quitter sous bonne escorte et les yeux bandés l'espace de loisirs El-Tindeh. Des otages? "Probable", avance-t-il.

A 20 ans à peine, Mohamed "Jamais-Fâché" -sobriquet revendiqué- a la gouaille d'un gamin sortant de garde à vue. "Ils ont frappé nos soeurs, nos femmes, nos mères, insiste-t-il. Ils chicotaient [flagellaient] même celui qui parlait avec sa maman ou sa cousine dans la rue, et coupaient à mi-mollet les pantalons trop longs. J'ai eu droit pour ma part à cent coups de ceinture pour une coupe afro trop branchée. Mais je suis là, et eux n'y sont plus."

Tandis que le crépuscule nimbe la ville, privée d'électricité 20 heures sur 24, d'une aura de secret, Mohamed Toujours-Content nous guide sous les étoiles dans le dédale des venelles du vieux centre. Qui aurait imaginé, voilà un mois encore, arpenter en toute liberté le coeur d'une métropole mythique, phare de l'islam à l'éclat vacillant?

Des vocations de rebelles

Souvent, une ombre lance au Blanc entraperçu un "Bonsoir" ou un "Bonne nuit" complice. Assise derrière son petit étal de beignets et de poissons frits, cette adolescente rajuste machinalement son voile. "Mais enlève donc ça!, lui lance un passant goguenard. C'est fini ces plaisanteries... " Pas faux: en étouffant un rire, elle roule l'étoffe en boule.

Deux heures avant d'atteindre Tombouctou, nous avions traversé Niafunké, gros bourg baigné dans une semblable euphorie, où retentissaient les "Mali-France!" et les "Vive la Hollande!" Le président et la Reine Beatrix des Pays-Bas apprécieront... Là aussi, la frénésie régressive des censeurs barbus avait gouaché de noir toute référence impie, immorale ou occidentale.

A commencer par les préservatifs dont une campagne d'affichage anti-sida vante les mérites. "Haram", proscrit. Sur l'enseigne d'Energie du Mali, seule l'Energie avait survécu, tant il est vrai que les stratèges de l'émirat islamique sans frontière méprisent les nations. Mais là aussi, les diktats de l'occupant ont suscité maintes vocations de rebelle. Djao, jeune femme enjouée, prend un malin plaisir à raconter comment, en enjambant deux murets, elle sema le gang des "chicoteurs" qui voulaient la châtier de vaquer tresses au vent. Un jour, il faudra raconter tous ces gestes de défi qui, à Nyafunké, à Tombouctou, à Gao et ailleurs, auront maintenu en vie la flamme de l'espoir, si fragile fût-elle.