L'activité frémit depuis l'automne au pont de l'amitié sino-nord-coréenne qui relie Sinuiju, en Corée du Nord, à Dandong, en Chine, par-delà le fleuve Yalu. Les échanges bilatéraux ont atteint 69,9 millions de dollars en septembre, en hausse de 142,8% sur un an, a fait savoir l'Administration chinoise des douanes. Cette reprise du commerce bilatéral est censée aider le Nord à faire face à ses grands besoins alimentaires - estimés par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) à 860 000 tonnes pour 2021 - et médicaux.

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Cette relance - on est cependant encore loin des niveaux d'avant la pandémie - témoigne des limites de la politique "d'autonomie nationale", brandie depuis la fermeture des frontières au début de la pandémie de coronavirus en 2020, par le dirigeant du Nord, Kim Jong-un. Celui-ci célèbre en ce mois de décembre ses 10 années à la tête du pays à un moment délicat, puisque la population est frappée par une grave crise économique. Malgré les ambitions du jeune dictateur, la Corée du Nord reste, de fait, dépendante de son seul allié : la Chine.

"La Chine, ennemi de 1000 ans"

Les relations de Pyongyang avec son puissant voisin sont néanmoins complexes. Et il serait trop simple de penser que la Chine puisse avoir une quelconque influence sur ses décisions. La décennie écoulée depuis la mort le 17 décembre 2011 de son père, Kim Jong-il, l'a vu s'affirmer en interne mais aussi sur la scène internationale. Le troisième des Kim a su s'imposer face à Washington mais aussi Pékin.

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En ce sens, Kim Jong-un s'inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs qui se sont toujours méfiés du voisin chinois. "Les Nord-Coréens ont un dicton : le Japon est l'ennemi de 100 ans, mais la Chine est l'ennemi de 1000 ans", explique Yun Sun, du Centre d'analyses américain Stimson.

Même si Mao Zedong (1893-1976) a engagé l'Armée populaire de libération aux côtés du Nord pendant la Guerre de Corée (1950-1953), la reconnaissance de Pyongyang est restée limitée par crainte d'une ingérence dans les affaires nord-coréennes et d'une menace pour le pouvoir du dirigeant Kim Il-sung. Pendant toute la Guerre froide, le Nord n'a cessé de jouer des rivalités entre la Chine et l'Union soviétique.

A l'ère Kim Jong-un, l'URSS est remplacée par l'ennemi américain mais la défiance persiste envers la Chine, qui a notamment noué en 1992 des relations diplomatiques avec la Corée du Sud sans prévenir le Nord. En 2012, Pyongyang a exproprié le groupe chinois Haicheng Xiyang d'un site d'extraction de minerai de fer dans le sud-ouest du pays, lui reprochant de n'avoir réalisé que la moitié des investissements promis. L'exécution en 2013 par Kim de son oncle par alliance, Jang Song-taek, qui avait la mainmise sur l'économie et cultivait d'importants réseaux en Chine, a été suivie en 2017 par l'élimination de son demi-frère, Kim Jong-nam, assassiné à l'aéroport de Kuala Lumpur. Lui aussi héritier de la dynastie des Kim, il bénéficiait de la protection de Pékin.

Malgré un apparent rapprochement, les relations restent complexes

A cela s'est ajoutée la poursuite du développement nucléaire. Tirs de missiles et essais nucléaires sonnent comme des messages autant adressés aux Américains qu'aux Chinois. L'essai de février 2013 a été réalisé juste avant l'entrée en fonction du président Xi Jinping et a provoqué l'ire de Pékin, comme les suivants. La Chine n'a, par la suite, pas contesté l'imposition par le Conseil de sécurité de l'ONU de sanctions économiques toujours plus dures. Elle les a même partiellement appliquées, sans pour autant bloquer les échanges. Elle veut éviter que des problèmes alimentaires ne provoquent un afflux de réfugiés, comme lors de la grande famine des années 1990. Avant la pandémie, 90% du commerce de la Corée du Nord se faisait avec la Chine.

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Quand s'est ouverte en 2018 une parenthèse de détente dans la péninsule, marquée par l'enchaînement des sommets entre Kim Jong-un et le président sud-coréen, Moon Jae-in, puis avec l'Américain, Donald Trump ; Pyongyang a aussi amorcé un rapprochement avec Pékin. Cela s'est concrétisé par la visite en juin 2019 à Pyongyang de Xi Jinping. Depuis l'échec du sommet de février 2019 entre Trump et Kim, les échanges avec les Américains sont au plus bas et les relations avec Pékin donnent l'impression de s'être améliorées.

"En surface, tout va bien, mais la réalité reste complexe. La Corée du Nord est proche de la Chine parce qu'elle n'a pas le choix, mais elle ne veut en aucun cas créer un lien de dépendance. Elle a toujours tout fait pour éviter la domination et l'influence de la Chine", rappelle Shin Bong-sup, de l'université sud-coréenne Kwangwoon. Pyongyang craint l'effet déstabilisateur, pouvant mener à un renversement du régime, d'une trop grande présence chinoise sur son sol.

Outre les questions économiques, la Chine est aussi indispensable au dialogue avec les Américains, une priorité des Nord-Coréens. "Elle est la seule à pouvoir jouer les médiateurs entre les deux partis. La défiance entre Washington et Pyongyang reste trop importante", note Cheong Seong-chang, de l'institut sud-coréen Sejong. Pékin est plus que jamais le meilleur ennemi du Royaume ermite.