Blouson de cuir et lunettes noir, Kim Jong-un, flanqué d'officiers supérieurs en grand uniforme, émerge d'un immense hangar, le pas déterminé - la scène est filmée au ralenti, bande-son grandiloquente. Le dictateur nord-coréen regarde ensuite attentivement sa montre, avant le décompte final et le tir d'un "missile monstre". Diffusé à la télévision nord-coréenne, ce film de propagande façon Hollywood, en mode Top Gun, est censé glorifier le lancement, le 24 mars, du dernier missile balistique intercontinental (ICBM) produit par Pyongyang : le Hwasong-17, à même d'emporter des ogives nucléaires et de frapper le coeur du territoire américain.

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Cette "victoire miraculeuse" remportée "par le grand peuple coréen" pour "la sécurité du pays et le bien-être éternel des générations futures", dixit l'agence officielle KCNA, laisse cependant certains observateurs dubitatifs. L'armée sud-coréenne voit dans le missile un simple Hwasong-15 - version précédente déjà tirée en 2017 - amélioré. Le député sud-coréen Ha Tae-keung, a, sur le site spécialisé NK News, qualifié le tir de "gros mensonge" devant faire oublier l'échec, le 16 mars, de celui d'un vrai Hwasong-17. Prudents, les Américains "continuent d'analyser les données", selon le Pentagone.

Une chose est certaine, Kim Jong-un veut prouver qu'il existe, alors que l'attention de la communauté internationale est focalisée sur la guerre en Ukraine. "La Corée du Nord suit un programme de développement d'armes tactiques diverses. Elle a besoin de tester et de montrer qu'elle réussit", estime Go Myong-hyun, de l'Institut Asan.

A en croire le Centre américain d'études internationales et stratégiques (CSIS), elle préparerait un essai de missile sol-mer balistique stratégique, un élément de sa "stratégie dissuasive". L'engin partirait du 8.24 Yongung, un petit sous-marin nord-coréen lanceur d'engins. Et des rumeurs circulent sur un possible essai nucléaire - le premier depuis l'automne 2017. Pyongyang enterrerait alors totalement le moratoire sur les essais nucléaires et de missiles balistiques intercontinentaux décidé en 2018, en pleine baisse des tensions dans la péninsule.

"Pékin pousse Pyongyang à limiter les essais"

Les "provocations" du Nord s'adressent notamment au nouveau président sud-coréen, Yoon Seok-youl, un conservateur ayant promis de se montrer ferme envers Pyongyang. Mais ces essais répondent aussi à des enjeux internes. Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la Corée du Nord connaît de graves difficultés économiques, faisant craindre de sérieux épisodes de disette. D'où la nécessité, face au risque de mécontentement, de remobiliser les Nord-Coréens derrière leur dirigeant - tout en luttant contre les "déviances". Kim Jong-un a appelé "à concentrer avec minutie la campagne idéologique sur les pratiques antisocialistes" : un avertissement à ceux qui oseraient se rebeller contre son autorité.

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Cette stabilité sociale est d'autant plus cruciale pour le régime qu'il célébrera cette année, le 15 avril, le 110e anniversaire du fondateur du pays, Kim Il-sung (1912-1994). "La légitimité de Kim Jong-un tient à ce qu'il est le petit-fils de Kim Il-sung et le fils de Kim Jong-il, rappelle Cheong Seong-chang, de l'Institut Sejong. Les tirs de missiles depuis le début de l'année indiquent que le pays est capable de véritables succès, du moins en matière de défense. La nécessité de créer une atmosphère festive pour l'anniversaire de Kim Il-sung est une motivation majeure."

Pyongyang profite du fait que les tensions internationales avec la Russie interdisent pour l'heure d'envisager de nouvelles sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU contre la Corée du Nord. Washington, Séoul et Tokyo ont ainsi appelé à une vague "réponse ferme" au tir de l'ICBM. L'opposition de l'axe Moscou-Pékin avec l'Occident pourrait même inciter Moscou et Pékin à limiter l'application des sanctions existantes contre Pyongyang, qui s'est opposé à la résolution de l'ONU critiquant l'invasion de l'Ukraine.

"Pékin ne veut pas de crise sérieuse dans la région et pousse Pyongyang à limiter les essais. Les priorités de la Chine sont toujours d'avoir une péninsule stable, divisée et non nucléaire", rappelle toutefois Andreï Lankov, de l'université sud-coréenne Kookmin. Tout puissant dans ses vidéos, Kim n'a pas non plus les mains totalement libres.