Après six mois de relative accalmie, Kim Jong Un a repris cette semaine ses provocations. La Corée du Nord a procédé mercredi à deux tirs de missiles balistiques, lancés pour la première fois depuis un train, a claironné le régime le lendemain. Seulement trois jours plus tôt, Pyongyang avait déjà annoncé avoir réussi les tirs d'essai d'un nouveau "missile de croisière longue portée". Pour Ankit Panda, chercheur spécialiste de la prolifération nucléaire au think tank Carnegie Endowment on International Peace à Washington, ces nouveaux tests démontrent les progrès technologiques du régime nord-coréen, face à l'impasse diplomatique avec les Etats-Unis.

L'Express : La Corée du Nord a procédé à deux reprises cette semaine à des tirs de missiles, quel message Kim Jong Un veut-il faire passer ?

Ankit Panda : A vrai dire, je ne suis pas certain que la raison première de ces tirs était de faire passer un message. La Corée du Nord cherche avant tout à développer son armement, et a donc besoin de tester ses nouveaux missiles en conditions réelles, pour s'assurer que ceux-ci fonctionnent correctement. Cela posé, je pense que s'il y avait un message à faire passer, c'est que Kim Jong Un reste déterminé à poursuivre sa course vers une dissuasion nucléaire de plus en plus sophistiquée.

De ce point de vue là, nous avons effectivement pu constater un saut qualitatif dans l'arsenal dont dispose la Corée du Nord à travers les différents tirs effectués ces jours-ci. Les missiles de croisière longue portée testés le week-end dernier ont par exemple révélé des capacités inédites. Cela montre aux Etats-Unis qu'en l'absence de progrès significatifs sur le plan diplomatique, la Corée du Nord va continuer à progresser sur le plan technologique. Dans le même temps, le défi que cela représente pour nous et nos alliés en Asie ne va faire que s'intensifier.

Quelles sont les capacités "inédites" de ces nouveaux missiles de croisière ?

La Corée du Nord avait déjà utilisé des missiles de croisière dans le passé, mais ils étaient de courte portée et conçus essentiellement dans un rôle anti-navire. La nouveauté avec les missiles de croisière que Pyongyang a testés le week-end dernier, c'est qu'ils ont une portée bien plus importante que les précédents. La Corée du Nord a prétendu qu'ils avaient parcouru environ 1500 kilomètres, et qu'il s'agissait "d'armes stratégiques de grande importance", un terme généralement employé par le régime pour désigner du matériel pouvant transporter des ogives nucléaires.

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De telles capacités sont inédites dans l'arsenal nord-coréen, et c'est une source d'inquiétude légitime pour la Corée du Sud et le Japon. Cela représente un défi important pour leurs systèmes de défense anti-missiles déployés dans ces pays. En effet, les missiles de croisière volent à une altitude plus basse que les missiles balistiques et sont donc plus difficiles à détecter par les radars. In fine, cela peut faire échouer leur interception.

Pourquoi Kim Jong Un a-t-il décidé de procéder à ces tirs de missiles maintenant ?

Difficile d'être affirmatif sur ce point, mais on peut faire des hypothèses. L'une des raisons possibles est que cela constitue sa réponse aux exercices militaires conjoints conduits au mois d'août par la Corée du Sud et les Etats-Unis. En effet, la Corée du Nord n'avait eu de cesse de dénoncer une provocation, affirmant qu'elle y répondrait de manière appropriée. Peut-être est-ce donc ce à quoi nous avons assisté cette semaine.

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Certains observateurs ont aussi été surpris que le régime procède à deux tirs de missiles balistiques mercredi, le jour où le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, était en visite à Séoul. Toutefois, je ne pense pas que les deux événements soient forcément liés, dans la mesure où la Chine constitue un allié de longue date de la Corée du Nord, qu'elle a toujours soutenu jusqu'à présent au Conseil de sécurité de l'ONU. Et cela continuera à être le cas tant que les provocations de la Corée du Nord ne franchiront pas un certain seuil.

En ce qui concerne les Etats-Unis, ces nouveaux tirs sont-ils vus comme une menace ?

Ils ne sont pas considérés comme une menace directe, parce que ces missiles ne sont pas en mesure d'atteindre le territoire américain. En revanche, ils constituent une menace directe pour la Corée du Sud et le Japon et représentent donc un nouveau défi pour l'alliance des Etats-Unis avec ces pays. Toute la question va donc être de savoir comment se défendre contre ces nouveaux missiles de croisière. Du reste, et de façon plus générale, ce développement dans le dossier nord-coréen n'est pas réellement une surprise pour la partie américaine dans la mesure où les Etats-Unis savent très bien que la Corée du Nord travaille ardemment à obtenir ces nouvelles capacités balistiques.

Quelle peut être la ligne rouge pour Joe Biden ?

Je pense que si la Corée du Nord se lance dans un nouvel essai nucléaire, ou réalise un test de missile intercontinental, ce qui serait bien plus inquiétant pour les Etats-Unis, la manière dont l'administration Biden entend régler le problème nord-coréen pourrait évoluer significativement. La difficulté serait toutefois de trouver des moyens de pression efficaces, dans un contexte où la Corée du Nord est déjà soumise à de très nombreuses sanctions.

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Il serait par exemple difficile de faire augmenter davantage la pression internationale contre le régime nord-coréen, dans la mesure où celui-ci bénéficie toujours du soutien de la Chine et de la Russie. De plus, une intervention militaire dans le pays reste extrêmement improbable. En réalité, le meilleur moyen de trouver une issue au problème nord-coréen serait de réussir à ramener le régime à la table des négociations. Mais jusqu'à présent, la Corée du Nord ne s'est pas montrée intéressée.

Globalement, quelle est la stratégie de Joe Biden avec la Corée du Nord ?

Elle est assez minimaliste selon moi. Joe Biden essaie moins de résoudre le problème nord-coréen, que de le gérer épisodiquement à chaque épisode de tension. Son administration a tenté d'ouvrir des négociations, mais elles ont été rejetées par la partie nord-coréenne. Et depuis s'est installée une forme de statu quo. Du reste, les Etats-Unis ont d'autres priorités en Asie en ce moment, au premier rang desquelles se trouve bien évidemment la Chine. Donc à Washington, la Corée du Nord n'apparaît pas comme un dossier de premier plan.

En l'absence de progrès dans le dossier nord-coréen, doit-on s'attendre à de nouveaux tirs de missiles dans les semaines à venir ?

C'est tout à fait crédible. Ces dernières années, la Corée du Nord s'est montrée encline à tester rapidement et à plusieurs reprises ses nouveaux missiles, afin d'engranger un maximum de données sur leurs performances. Les progrès techniques significatifs dont le pays a fait preuve à travers ses tests de missiles de croisière pourraient donc le pousser à agir en ce sens. De plus, la Corée du Nord pourrait également être tentée de répondre, à sa manière, au premier test de missiles mer-sol de la Corée du Sud mercredi dernier. Donc je ne serai pas surpris que de nouveaux tests soient réalisés dans les semaines qui viennent. C'est une possibilité à surveiller.