"Le féminisme est une maladie mentale", martèlent, à chaque manifestation, de jeunes militants, qui utilisent des camions et des sonos assourdissantes pour occuper l'espace public. Pandémie oblige, ils ne sont que quelques dizaines à descendre régulièrement dans la rue affronter des cortèges de femmes militantes. Mais ils représentent le malaise de toute une jeune génération masculine, accéléré ces dernières années par la vague #MeToo. Dans une société encore très patriarcale, 79% des Sud-Coréens âgés de 20 à 29 ans et 70% des 30-39 ans se déclarent opposés aux mouvements féministes, selon un sondage de mai 2021.

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Bae In-gyu, 31 ans, est l'une des figures de proue de cette rébellion machiste. Lors de notre entretien, il apparaît en costume trois-pièces, soigneusement coiffé, tandis que son assistant transporte une mallette de documents censés prouver les victoires abusives d'un sexe faible qui ne le serait plus. Mais ce youtubeur, autosurnommé "le Prince", qui a pris l'habitude de se déguiser en femme pour servir sa cause, afin de briser "leurs théories folles en les décrédibilisant". Il peut aussi se grimer comme le Joker (dans Batman) et affirmer dans une vidéo qu'il "tuera toutes les féministes" présentes à une manifestation. Celles-ci "sont des misandres, elles détestent les hommes, les minorités sexuelles et les personnes âgées. Elles pensent que les femmes sont supérieures aux autres", s'échauffe-t-il. Cette communication violente connaît un certain succès : près de 500 000 personnes sont abonnées à ses vidéos quotidiennes.

Dans son viseur, les sièges réservés aux femmes enceintes

Pour Bae In-gyu, la violence a changé de camp, avec l'apparition de nouvelles réglementations. "Dans les années 1960-1970, les droits des femmes n'étaient vraiment pas respectés et il y avait plein de mauvaises habitudes à changer. Mais depuis la création du ministère de l'Egalité des genres en 2000, il y a eu beaucoup d'effets secondaires pour nous." Dans son viseur, les sièges réservés aux femmes enceintes dans le métro, les accusations "mensongères" du mouvement #MeToo ou encore la supposée prise de pouvoir des femmes dans les grandes entreprises.

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Des accusations que réfute Kim Ju-hee, militante féministe et l'une des cibles privilégiées de ces groupes d'hommes, particulièrement actifs en ligne, où ils multiplient les opérations de harcèlement. Pour elle, cette agressivité provient d'"un malaise face aux changements du rôle de la femme dans la société". Pourtant, si les Sud-Coréennes accèdent plus facilement à un emploi ou aux études supérieures qu'auparavant, le pays reste loin d'avoir atteint l'égalité des sexes. Avec un revenu médian des femmes inférieur de 31% à celui des hommes en 2020, la Corée du Sud présente le pire bilan de l'OCDE dans ce domaine. Et seules 3,6% des PDG de grandes entreprises sud-coréennes sont des femmes (en 2019).

Tendance récupérée par le parti conservateur

La rhétorique antiféministe, souvent accompagnée d'une bonne dose de nationalisme et d'anti-gauchisme, a été reprise par le parti conservateur sud-coréen. Surfant sur cette tendance, ce dernier a largement remporté les élections municipales d'avril dernier, en séduisant les jeunes. Le dirigeant conservateur avait alors attribué la défaite de la gauche à son "obsession d'une politique pro femmes". Cette stratégie payante a été reprise par Yoon Seok-yeol, le candidat de la droite à l'élection présidentielle du 9 mars, qui a notamment promis la suppression du ministère de l'Egalité des genres. Dans le même temps, il a rappelé que "la Corée du Nord était l'ennemi" et promis, s'il est élu, un revenu mensuel de 2 millions de wons (près de 1500 euros) à chaque conscrit. C'est l'un des arguments clef des antiféministes : comment parler de discrimination de genre, alors que seuls les hommes doivent effectuer leur service militaire ?

Pour Kim Ju-hee, 26 ans et militante au sein du groupe de femmes Haeil (le tsunami), il faut en finir avec les stéréotypes. "Diviser les rôles dans la société, avec les hommes qui doivent faire l'armée et les femmes qui doivent accoucher et élever les enfants, est une vision très éloignée de l'égalité des sexes", s'agace-t-elle. Mais la Corée reste très fracturée sur ce sujet sensible.