On était sans nouvelles de Peng Shuai depuis plus de deux semaines quand la télévision d'Etat chinoise en anglais, CGTN, a exhibé jeudi un e-mail censé provenir de la championne de tennis. "Les informations, notamment concernant l'accusation d'agression sexuelle, sont fausses, peut-on lire. Je ne suis ni disparue ni en danger. J'étais juste au repos chez moi, tout va bien. Merci encore d'avoir pris de mes nouvelles".
Un message dont l'authenticité est douteuse, d'autant que l'ancienne numéro un mondial de double est toujours introuvable. Personne ne lui a parlé et ne sait où elle se trouve depuis son message publié sur le réseau social chinois Weibo, le 2 novembre dernier. Un long post, écrit avec des larmes, dans lequel Peng Shuai accuse l'ancien vice-Premier ministre chinois Zhang Gaoli de l'avoir violée.
Témoignage censuré sur Internet
La jeune femme de 35 ans raconte d'abord avoir connu Zhang il y a une dizaine d'années. Ils auraient alors entretenu une relation adultère interrompue subitement quand Zhang s'est hissé au sommet de l'Etat en 2012-2013, au moment de l'arrivée au pouvoir du président Xi Jinping.
En 2018, explique-t-elle, peu après avoir pris sa retraite, l'homme d'Etat l'aurait convoquée pour jouer à huis clos devant lui, avant de l'obliger à le suivre à son domicile. L'ex-dirigeant, âgé aujourd'hui de 75 ans, l'aurait pressée d'avoir un rapport sexuel avec lui alors que... son épouse, complice, faisait le guet devant la porte ! "Cet après-midi-là, j'ai pleuré , affirme-t-elle dans son texte. Pourquoi être revenu vers moi, m'avoir emmenée chez toi et m'avoir forcée à avoir une relation avec toi ?", accuse-t-elle.

La Chinoise Peng Shuai au 2e tour de Roland-Garros, le 31 mai 2018
© / afp.com/Eric FEFERBERG
Le témoignage ne sera resté en ligne que vingt minutes avant d'être censuré. Entre-temps, il a été reposté plus de 100 000 fois et a embrasé le web chinois. "Le post va disparaître, le compte va disparaître, la justice va disparaître, seule la douleur qui tourmente la victime ne va pas disparaître, seule la peur de la prochaine victime ne va pas disparaître", réagissait un internaute à la suite du message de Peng Shuai. Un commentaire lui aussi rapidement censuré.
Les cadres du Parti "ont toujours exploité les femmes"
La confession est à mille lieues de l'image de perfection morale à laquelle prétend le Parti. C'est la première fois qu'un homme politique chinois se retrouve ainsi accusé publiquement de viol, signe selon certains observateurs de l'impunité dont ils bénéficient. "Pourquoi les gens ont-ils trouvé l'histoire de Peng si touchante ? s'interroge Lü Pin, militante féministe chinoise qui a dirigé la plateforme "Feminist Voices", censurée en Chine depuis 2018. Parce que tout le monde suppose qu'elle dit vrai. En fait, les cadres [du Parti communiste] ont toujours été pourris et dégénérés ; ils ont toujours exploité les femmes, mais cela a été caché. Il est donc d'autant plus important de parler". Le bureau politique du PCC ne compte qu'une femme sur 25 membres.
Exilée aux États-Unis depuis 2015 où elle continue son combat pour les femmes, Lü Pin veut croire à un tournant dans le mouvement #MeToo malgré la censure et l'omerta. "#MeToo est considéré comme un fauteur de troubles en Chine. Mais dans une 'société harmonieuse' comme la qualifie le régime communiste, il est crucial que quelqu'un porte la parole des victimes, reprend Lü Pin. Quand les premières femmes ont commencé à parler de leurs expériences il y a trois ans, nul n'aurait pu imaginer que cela monterait si haut".
Jusque-là, le mouvement #MeToo était resté limité en Chine à des affaires privées visant des professeurs d'université, des hommes d'affaires ou des vedettes de la chanson et du petit écran. Un mouvement surveillé comme le lait sur le feu par un régime qui s'inquiète de la moindre agitation sociale. L'année dernière encore, une jeune femme avait été déboutée par un tribunal de Pékin et même accusée de diffamation après avoir attaqué en justice un présentateur vedette de la télévision nationale CCTV pour harcèlement sexuel. L'affaire de Zhou Xiaoxuan avait fait la une des réseaux sociaux avant d'être censurée et enterrée.
Un rappeur superstar derrière les barreaux
Dans un rapport publié le 3 décembre 2020, trois organisations non gouvernementales (ActionAid, China Labor Watch et Solidar Suisse) épinglent le harcèlement sexuel dans les usines Mattel en Chine. Elles décrivent "une ambiance de travail malsaine et des violences sexistes et sexuelles qui font système, au vu et au su d'une direction inopérante".
Ces derniers mois deux autres affaires ont défrayé la chronique, avec davantage de conséquences. Un cadre du champion du commerce électronique Alibaba a été licencié cet été, mais pas condamné par la justice, après avoir été accusé de harcèlement sexuel dans l'entreprise.
En fin de compte, le seul agresseur célèbre à avoir été arrêté et à se trouver derrière les barreaux est le rappeur et acteur canadien d'origine chinoise Kris Wu. La superstar a été arrêtée au milieu de la nuit en août dernier pour crime sexuel à Pékin. Son accusatrice, Du Meizhu, une influenceuse sur Internet, a déclaré avoir rencontré le chanteur pour la première fois en décembre 2020, alors qu'elle n'avait que 17 ans. Elle aurait été emmenée à son domicile à Pékin pour des discussions "professionnelles" où elle affirme avoir été droguée et violée. Selon elle, une vingtaine d'autres jeunes femmes auraient subi le même sort. Kris Wu dément mais le scandale a pris une telle ampleur que la police s'est emparée du dossier.

La star Kris Wu sur le podium de Louis Vuitton, collection printemps-été 2021 - (c) SDP
© / La star Kris Wu sur le podium de Louis Vuitton, collection printemps-été 2021 - (c) SDP
Le fait que ces affaires émergent n'est sans doute pas un hasard. Alibaba et son fondateur Jack Ma sont dans le collimateur du régime, qui veut mettre au pas les géants des nouvelles technologies. De même que le monde "chaotique" du divertissement, et le culte de célébrités jugées "immorales".
En prison depuis plus de trois mois, Chris Wu a aussi contre lui sa nationalité canadienne, un pays en froid avec Pékin. "C'est l'une des premières fois que les réseaux sociaux chinois poussent les autorités à agir, note David Wertime, expert de l'Internet chinois pour le site Protocol Chine. En temps normal, ce sont plutôt des lanceurs d'alerte comme le Docteur Li à Wuhan qui, le premier, avait mis en garde contre le coronavirus. Et ils sont punis, comme tous ceux qui s'attaquent à des questions politiques.".
L'affaire a été reprise par le Quotidien du Peuple, qui a évoqué "la fin de l'impunité des puissants". "Une nationalité étrangère n'est pas un talisman. Quelle que soit la célébrité d'une personne, elle n'offre aucune immunité", a écrit cet organe du Parti communiste chinois. Une mise en garde qui ne s'applique apparemment pas aux cadres du régime, le président Xi Jinping ne tolérant aucune remise en cause de son autorité par la population. Le mouvement #MeToo semble instrumentalisé quand il peut servir les intérêts du Parti communiste, mais étouffé quand il l'éclabousse.
