Opération séduction entre Séoul et Tokyo. Initiée par le nouveau président conservateur sud-coréen Yoon Suk-youl, cette nouvelle phase vise à mettre fin à la tension diplomatique qui régnait sous son prédécesseur, Moon Jae-in. Ce réchauffement ne peut que ravir Joe Biden, en visite du 21 au 24 mai chez les deux alliés des Etats-Unis en Asie de l'Est. Sur le pied de guerre depuis l'invasion russe de l'Ukraine, le locataire de la Maison-Blanche veut affirmer la présence américaine dans la région, et pousser à la création d'un front uni face aux menaces chinoises et nord-coréennes. Et ce, alors que Pyongyang pourrait procéder à des tirs de missiles, voire à un nouvel essai nucléaire pendant sa visite.

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Les signes de rapprochement entre Japonais et Sud-Coréens se multiplient depuis l'élection de Yoon en mars. Entre le vote et l'investiture du 10 mai, l'impétrant a confié les affaires étrangères à Park Jin, connu pour avoir ses entrées à Tokyo. Il a aussi nommé comme nouvel ambassadeur au Japon Yun Duk-min, un ancien directeur de l'académie diplomatique de Corée, diplômé de l'université nippone Keio et parlant japonais, qui croit possible de "résoudre les difficultés existantes". Conseiller diplomatique de Yoon avant son arrivée à la présidence, il a déjà rencontré le premier ministre japonais, Fumio Kishida.

Blessures historiques et querelles économiques

Des initiatives bien accueillies à Tokyo, qui a répondu par l'envoi d'une délégation conséquente à l'investiture de Yoon. Le chantier des relations bilatérales s'annonce pourtant difficile. Les cinq années de mandat de Moon ont vu les chamailleries sur les questions historiques dégénérer en querelles économiques. Du jamais vu depuis l'établissement en 1965 des liens diplomatiques entre le Japon et son ancienne colonie (entre 1910 et 1945).

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Dès son arrivée au pouvoir en 2017, Moon a dénoncé l'accord de 2015 soldant "finalement et de manière irréversible" la question des femmes dites "de réconfort", forcées de se prostituer pour les soldats nippons pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis des tribunaux sud-coréens ont condamné des entreprises japonaises, comme Nippon Steel, à dédommager les Coréens obligés de travailler pour elles pendant ce conflit. Les Japonais ont répliqué par des sanctions commerciales. La Corée du Sud a décrété un boycott des produits nippons et menacé de sortir d'un accord sur le partage de renseignements militaires.

Ces bisbilles ont réduit les échanges à leur strict minimum, au désespoir de Washington inquiet de la montée en puissance de la Chine, "le plus grand défi géopolitique du XXIe siècle" selon le secrétaire d'Etat Anthony Blinken. Yoon semble déterminé à améliorer la situation afin de donner un "nouveau départ" à son pays - au risque de froisser la Chine que ménageait Moon - en l'arrimant plus fortement à la nouvelle architecture sécuritaire de l'Indo-pacifique, où le Japon occupe une place centrale. Prêt à "analyser positivement" un rapprochement avec le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad), structure réunissant Américains, Japonais, Indiens et Australiens, il veut aussi participer au Cadre économique indo-pacifique conçu contre l'expansionnisme chinois, et qu'Antony Biden, le chef de la diplomatie américaine, doit lancer depuis Tokyo. Son ministre Park Jin plaide même pour un rapprochement avec l'Aukus (une alliance militaire à trois : Australie, États-Unis et Royaume-Uni).

Réticence des opinions publiques

Le sommet avec Biden devrait conforter Yoon. "Biden et Yoon s'efforceront de réparer une partie des dégâts des relations entre Séoul et Tokyo en faisant des déclarations positives sur le trilatéralisme et la nécessité pour les alliés de s'unir face aux menaces graves et croissantes dans la région", pronostique Victor Cha, du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS).

Le succès de ces plans dépendra toutefois des capacités à surmonter les réticences des opinions publiques. Les Sud-Coréens restent défiants envers l'ancien colonisateur, et au Japon, le rapprochement avec la Corée du Sud ne va pas de soi. Le Premier ministre Kishida souhaitait se rendre à l'investiture de Yoon. L'influente faction conservatrice du Parti libéral démocrate (PLD au pouvoir) l'en a dissuadé. Elle jugeait l'initiative prématurée. Biden va devoir redoubler d'efforts pour que l'élan entre les deux pays ne retombe pas.