Une étonnante récurrence historique veut que la France fasse bloc avec son armée de manière immuable : l'"itinérance mémorielle et politique" du président de la République, du 5 au 11 novembre, le long des champs de bataille de 1914-18 (mais aussi au coeur des territoires et des problèmes civils actuels), vient encore confirmer la place essentielle qu'occupe la chose militaire dans la définition de l'identité nationale.

Ce couplage assez unique au sein des démocraties aura traversé les régimes, les révolutions, les époques et les différents styles présidentiels. Il n'est pas anodin de constater que, pour dessiner une boucle avec le fondateur de la Ve République alors que l'on vient à peine de célébrer les 60 ans de la Constitution du 4 octobre 1958, Emmanuel Macron a choisi de mettre ses pas dans ceux de De Gaulle, le dernier chef de l'État à avoir directement participé au premier conflit mondial. De la part du plus jeune des présidents de la Ve, qui est aussi le premier d'entre eux à ne pas avoir eu à effectuer de service militaire, retourner sur les lieux du carnage prend un sens très particulier. Emmanuel Macron rencontrera Angela Merkel à Rethondes, là-même où l'armistice de 1918 fut paraphé, tout autant que celui du 22 juin 1940, signé dans le wagon de 1918 par le général français Huntziger et son homologue allemand Wilhelm Keitel, juste après qu'Hitler descende pour les laisser conclure. Beaucoup de symboles, beaucoup de tragédie, décidément, dans cette "itinérance mémorielle".

Chaque commémoration a sa part d'ombre

Mais ce souvenir militaire ineffaçable est aussi matière à de virulentes polémiques, qui prouvent que, si la célébration est consensuelle, l'histoire et ce qu'elle ramène à la surface l'est nettement moins. L'armée oui, mais à condition qu'elle ne fasse pas trop militaire. Une première dispute a été soulevée par la position adoptée par l'Elysée au sujet du 11 novembre 2018. Il a été précisé que le sens de cette commémoration n'était pas de célébrer la victoire de 1918, ce qui eût campé l'Allemagne dans la position du vaincu. C'est pourquoi il n'y aura ni défilé ni parade militaire - dommage pour Donald Trump, apparemment très friand de ce genre de démonstrations.

Une deuxième controverse a surgi car les combattants, dont on veut faire les vrais héros de la commémoration, étaient pour l'écrasante majorité des civils que l'on avait armés ; la fierté des militaires dût-elle souffrir du rappel de cette vérité. Une troisième discussion s'est fait jour à propos de la cérémonie, celle-là purement militaire, qui se tiendra aux Invalides. Le Président n'y sera pas présent. Mais, à un stade initial, il avait été prévu que le chef de l'État rendrait hommage aux Invalides aux 8 maréchaux qui ont dirigé les combats durant la Première guerre mondiale (seuls cinq d'entre eux sont inhumés aux Invalides). Quant à savoir si Pétain en aurait fait partie, Florence Parly, la ministre des armées, a clairement répliqué qu'"il n'en a jamais été question. Jamais". Une commémoration est rarement exempte d'une part d'ombre.

Les guerres ont changé bien plus que les hommes

Dans la brillante préface qu'Hervé Gaymard a consacré à la réédition du premier livre écrit par le capitaine Charles de Gaulle, en 1924, La discorde chez l'ennemi (*), l'ancien ministre rappelle que le conflit entre civils et militaires est une vieille affaire, que De Gaulle résumait ainsi : "Controverse polie, intrigue sournoise, éclats violents". On se souvient comment Lionel Jospin avait, en novembre 1998, peu avant le 80e anniversaire de l'armistice, voulut réhabiliter les "fusillés pour l'exemple" que les autorités militaires n'avaient pas hésité à sacrifier. Nicolas Sarkozy, à son tour, les avait ensuite, à son tour, considérés comme innocents. Y aurait-il donc une grande différence entre ceux qui mouraient pour la défense du sol national dans le cadre de la conscription et ceux qui, au-delà des mers, en Afrique ou ailleurs, choisissent aujourd'hui le métier des armes par vocation. Cette diversité de circonstances change-t-elle, au niveau de l'homme, la nature, la fonction ou la bravoure du soldat ? - Aucunement.

Il n'y a pas de victimes innocentes d'un côté et, de l'autre, des engagés volontaires qui savent ce qu'ils risquent. Ce sont les conflits et les guerres qui ont changé en un siècle, bien plus que les militaires et leur engagement personnel, lequel reste toujours mu par le même idéal de défense de la nation et de ses valeurs. De ce point de vue, le récit national français demeure un facteur d'unité unique. Et 1918 paraît indépassable, comme l'écrivent les historiens Hervé Drévillon et Olivier Wieviorka dans leur impressionnante et remarquable Histoire militaire de la France (*), par "la masse jamais revue depuis lors des Français mobilisés pour un aussi long temps".