"Génétiquement, les Roms ne peuvent pas attraper le Covid, mais ils le diffusent pour infecter les autres" ; "avant que nous puissions les gazer, ils rendront malade la nation entière" ; "les Roms doivent comprendre qu'ils ne peuvent pas être tolérés chez nous". Ces phrases terribles, l'actrice et réalisatrice roumaine Alina Serban les a découvertes récemment sur les réseaux sociaux, émanant de politiciens roumains - dont un ancien président - et de personnalités publiques. Elle a décidé de les mettre en scène pour dénoncer la violence que subissent les Tsiganes : "Une brutalité qui ressemble à celle éprouvée par les Noirs aux Etats-Unis quand ils sont victimes de racisme et de discrimination, affirme-t-elle. Les Roms ont enduré cinq cents ans d'esclavage, puis l'Holocauste, et ils servent encore de boucs émissaires lorsqu'il y a un problème."

A 33 ans, la jeune femme aux cheveux de jais a décidé de ne plus se taire. Née à Bucarest dans une famille rom, Alina a vécu ses premières années dans la misère, avant de décrocher une bourse qui lui a permis de suivre des études d'art dramatique à Londres. Depuis, la jeune femme enchaîne films et récompenses. On la retrouve au Festival de Cannes en 2018 pour le film Seul à mon mariage, sélectionné par l'Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, où elle interprète le rôle d'une femme rom qui part vivre en Europe de l'Ouest.

J'ai longtemps eu honte de mes origines

L'art comme arme contre l'extrême droite

L'an dernier, elle remporte le prix d'interprétation féminine aux German Acting Awards pour son rôle de boxeuse dans Gipsy Queen. "J'écris et je joue des rôles autour de la justice sociale, contre le sexisme, le racisme et toute forme de discrimination", affirme Alina Serban, qui a fait de son art un combat, alors que l'extrême droite roumaine a fait une entrée spectaculaire au Parlement en décembre dernier. Aujourd'hui, 1 député sur 6 appartient à l'AUR, l'Alliance pour l'unité des Roumains (Aur signifie "or"), dont le programme affirme "s'opposer à la colonisation de la Roumanie par des populations étrangères, notamment les Roms", qualifiés de "plaie sociale". Résultat du désintérêt des électeurs pour les partis traditionnels, l'AUR revendique une filiation avec la Légion de l'archange Michel, formation d'extrême droite proche du parti nazi qui, au début de la Seconde Guerre mondiale, avait lancé les premiers pogroms contre les juifs de Roumanie (plus de 300 000 morts) et fait disparaître des dizaines de milliers de Tsiganes.

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"Réactionnaire et néofasciste, ce parti affirme combattre les passe-droits et la corruption, endémiques dans le pays. Son discours ressemble à celui du Premier ministre hongrois Viktor Orban : pour la famille, pour la tradition, assez homophobe et antiféministe", explique l'historien spécialiste de l'extrême droite roumaine Traian Sandu. S'il est encore trop tôt pour savoir si elle s'inscrira durablement dans le paysage politique roumain, certains spécialistes affirment que la pandémie et la crise économique pourraient aider l'AUR à s'imposer. "Le discours nationaliste et conservateur de son président George Simion, qui estime que la pandémie est une mascarade, est actuellement porteur", confie un diplomate en poste à Bucarest.

Faire entendre la voix des Roms

Cette percée de l'extrême droite a pris de court la plupart des politiciens et des intellectuels dans le pays, mais pas Alina Serban. Elle s'y prépare depuis longtemps. "J'ai longtemps eu honte de mes origines, honte d'être née rom et pauvre. Honte d'avoir vécu dans une cour insalubre avec ma mère. Un jour, j'ai décidé d'en faire une force et un engagement pour raconter qui nous sommes. Le théâtre et le cinéma se sont alors imposés à moi. Je ne suis pas une activiste, mais je me bats pour qu'on entende la voix des Roms", explique-t-elle, déterminée. En ce moment, elle termine le montage d'un court-métrage, Eu contez ("Je compte"), qui revient sur sa jeunesse. Elle aura mis sept ans à obtenir un financement car, dit-elle, "on ne prête pas d'argent aux Roms". Mais, face à l'irruption de l'AUR, la jeune femme estime qu'il faut désormais "faire l'impossible".