Violents affrontements après l'élection présidentielle de 2007, contestation puis annulation des résultats de celle de 2017, le processus démocratique au Kenya ne se termine jamais bien, et ce n'est pas le scrutin de 2022 qui tend à briser la règle.
Une attente interminable pour un vainqueur ric-rac
Pendant six jours, les chaînes de télévision du pays ont tenu les électeurs en haleine, égrainant les résultats préliminaires de l'élection présidentielle du Kenya au fur et à mesure qu'avançait le travail de la commission électorale. Ce lundi 15 août, les résultats finaux ont enfin été proclamés. William Ruto, 55 ans, a été élu président avec 50,49% des voix, soit 233 000 bulletins de plus que son adversaire, Raila Odinga, 77 ans, le candidat soutenu par le pouvoir en place. Issu d'une famille de modestes fermiers de la vallée du Rift, Ruto a gravi les échelons jusqu'à devenir, en 2013, vice-président de la République. Mais devant les soupçons d'irrégularités et les affrontements de rues, il risque de devoir attendre encore un peu avant de franchir le dernier palier.
Une gestion opaque des résultats
Dans la foulée de l'annonce de son succès, William Ruto a promis de travailler "avec tous les leaders", dans un pays "transparent ouvert et démocratique", avant de préciser qu'il n'y aurait "pas de place pour la vengeance". Un dernier point révélateur de la situation politique chaotique dans laquelle se trouve le Kenya. Car Raila Odinga, candidat malheureux, n'a pas l'intention de reconnaître sa défaite. Son équipe a immédiatement dénoncé des irrégularités, s'appuyant sur l'étonnante défection de quatre commissaires (sur sept) de la commission électorale, et ce quelques heures avant que ne soient proclamés les résultats. Raila Odinga a affirmé mardi qu'il poursuivrait "toutes les options légales" possibles pour contester les résultats. La vice-présidente, Juliana Cherera, qui fait partie des contestataires, a déclaré qu'elle ne pouvait pas "reconnaître les résultats à cause de la façon opaque dont ils ont été gérés". Sans donner davantage de précisions, elle a promis la divulgation prochaine d'informations.
La tension avait déjà franchi un cap ce week-end, quand des agents électoraux se sont battus au sein même du quartier général de la commission. Le principal représentant de Raila Odinga avait alors pris la parole pour dénoncer "un crime". Ce lundi, ce même représentant a tenté d'empêcher les trois commissaires restants de proclamer les résultats, blessant même deux d'entre eux. L'affrontement politique apparaît si féroce qu'il pourrait déboucher sur un embrasement de la rue.
La crainte d'un affrontement populaire
Le manque d'informations dont dispose la population kényane rappelle l'élection présidentielle de 2007, quand le même Raila Odinga avait été battu par Mwai Kibaki dans des conditions jugées suspectes. S'en étaient suivis de violents affrontements interethniques causant la mort de 1100 personnes. Le retour du chaos est donc redouté, d'autant que Odinga en est à sa cinquième élection perdue. Son électorat, très populaire, a, ses derniers jours, élevé des barricades et jeté des pierres sur les policiers. Au-delà de la défense de son candidat, c'est bien un affrontement entre ethnies qui est redouté. William Ruto est membre de celle des kalenjin, qui représente 12% de la population, tandis que Raila Odinga appartient à celle des Luo, regroupant 13% des Kenyans. Ce dimanche, les deux candidats se sont pourtant rendus dans une église afin de prêcher la paix. A un moment où chacun pensait encore pouvoir en devenir le garant.
Ce n'est pas la première fois que Raila Odinga va contester le résultat d'une élection devant la Cour suprême. En 2017, il avait obtenu l'annulation du scrutin et l'organisation d'une nouvelle élection, qui avait été boycottée par une grande partie de la population. Il a désormais sept jours pour poser un recours. La plus haute instance judiciaire du pays en aura ensuite quatorze pour prendre sa décision. Une éternité dans un pays en feu.
