Dans toute cité fraîchement affranchie, le pèlerinage du "jour d'après" se doit de faire halte dans les sites à haute teneur en symboles détruits par l'occupant ou rasés par le libérateur. Cap donc à Tombouctou (Mali) sur le cimetière et le mausolée de Sidi Mahmoud, l'un des cénotaphes anéantis dès juin 2012 par les garde-chiourmes de la charia. Pour y parvenir, il faut arpenter une longue dune piquée de centaines de "saré", ces amphores de terre cuite qui désignent l'emplacement d'une sépulture. Au-delà, ne subsiste du monument vénéré qu'un amas de gravats et de moellons gris, sur lequel gisent les troncs de l'ossature.
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Au même instant, un autre hallali, vengeur celui-là, bat son plein. Dans le quartier Sankoré, c'est la curée. Une foule avide a pris d'assaut les échoppes des commerçants arabes, qui ont fui voilà peur vers la Mauritanie. "Tous des complices des djihadistes!", éructe un ado lesté de son butin, en l'occurrence une clé à molette. Haro sur "Dubaï Boutique-Commerce général" et sur la "Quincaillerie moderne" voisine. De la mêlée ouverte émergent tour à tour un ventilateur, du carrelage, des meubles de jardin, des tabourets, un plateau de cure-dents et un lave-linge rouillé, porté à bout de bras. Plus tard, on verra trois gamins haler à grand-peine sur le sable un lourd coffre-fort. "Les peaux-noires sont fâchés, avance notre guide Mohamed. Alors ils vont tout casser."
Tout? Pas sûr. Voilà que surgissent deux soldats de l'armée malienne, flanqués d'un notable local, et bientôt épaulés par un plein pick-up de collègues. Qu'importe, l'essaim des pillards ainsi refoulés fond un peu plus bas sur des boutiques en pisé. Deux heures auparavant, le colonel Keyba Sangaré, commandant de la région militaire de Tombouctou, nous avait décrit le dispositif de prévention mis en place. Faute de réseau téléphonique, des crieurs publics munis de tam-tam ont entrepris de diffuser le message en vigueur: l'armée nationale veille, pas d'atteinte à l'intégrité physique de quiconque, pas de vengeance ni de vandalisme. "Le pillage? Bon ça, ça va encore", lâche l'officier.
La tournée s'achève non loin de l'aéroport, en rase campagne, là où Mouammar Kadhafi se fit bâtir un palais sur un terrain offert par son obligé Amadou Toumani Touré (ATT), ex-général et président renversé le 22 mars 2012, à quelques semaines du terme de son second mandat. Reconverti en poste de commandement des va-t-en-guerre islamistes, le bâtiment a été pulvérisé le 22 janvier par une série de frappes de l'aviation française. Réduit lui aussi à l'état de ruine. Mais il est peu probable que Tombouctou versera la moindre larme sur le "mausolée" de ce Guide-là.
