A Matignon, avait dit en son temps Edouard Philippe, tout ne remonte pas, non, "seulement les emmerdes". L'enfer, selon certains. Mais il y a, dans la Ve République, pire métier que Premier ministre : ex-Premier ministre. Après le trop-plein, le vide. Une fois que l'on a accédé jusqu'à l'avant-dernier étage de l'Etat, comment faire pour éviter la chute ?
Edouard Philippe, 22ème ancien chef de gouvernement, tente samedi une acrobatie pour retomber sur ses pattes : créer son parti. Il y a un précédent et ça tombe bien pour le maire du Havre, il émane d'un des deux ex à avoir réussi à passer de Matignon à l'Elysée. En août 1976, Jacques Chirac démissionne de son poste de Premier ministre. En décembre de la même année, il crée le RPR. On connaît la suite de l'histoire (même si elle est longue, très longue) : un second passage à Matignon entre 1986 et 1988 et ensuite, la quête du Graal en 1995. Sur cette histoire, il paraît, selon une tenace légende havraise, qu'Edouard Philippe est incollable, de A à Z. Georges Pompidou est le seul autre qui soit parvenu à traverser la Seine sans encombre : Premier ministre entre 1962 et 1968, président entre 1969 et 1974.
Sinon, ce fut l'hécatombe. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. "Je suis candidat à la présidence de la République" : c'est presque un tic de langage chez les anciens de Matignon. Six ont réussi à atteindre le premier tour, c'est déjà ça - de Michel Debré (1,66% en 1981, pire performance d'un ancien Premier ministre candidat à l'Élysée) à Lionel Jospin (23,3 en 1995, 16,18% en 2002) en passant par François Fillon (20,01%), Edouard Balladur (18,58%), Raymond Barre (16,55% en 1988), et Jacques Chaban-Delmas (15,1% en 1974).
En 1974, Messmer tente "une Xavier Bertrand"
Trois, s'ils se sont présentés, ne sont pas allés bien loin, battus à la primaire organisée par leur parti : Laurent Fabius en 2006, Manuel Valls et Alain Juppé en 2016. Michel Rocard a souvent répété qu'il était candidat, sauf qu'il ne l'a jamais été : à chaque fois sa route a été barrée par François Mitterrand, avant qu'il s'écrase à un scrutin européen, un an avant la présidentielle de 1995. Dominique de Villepin a tout fait pour se présenter en 2007, mais il n'a pas pu, bloqué par Nicolas Sarkozy. En avance sur l'époque, Pierre Messmer a tenté "une Xavier Bertrand" dès 1974 : il a proposé de se présenter à l'élection présidentielle anticipée à la suite de la mort de Pompidou, en demandant aux autres, Jacques Chaban-Delmas, Valéry Giscard d'Estaing et Edgar Faure, de se retirer en sa faveur. Curieusement, en politique, hier comme aujourd'hui, on cède assez rarement sa place et Messmer est rentré chez lui. Jean-Pierre Raffarin a essayé de devenir président... du Sénat, deux fois, or Gérard Larcher ne l'entendait pas de cette oreille. La route est droite, la pente trop forte, tout ça tout ça.
Il y a une manoeuvre plus facile mais moins glorieuse pour être après avoir été : accepter de redevenir simple ministre. Michel Debré a montré la voie en entamant une véritable collection de portefeuilles (Economie, Affaires étrangères et Défense) après Matignon. Alain Juppé, Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius sont allés au Quai d'Orsay après leur passage rue de Varenne.
Une chose est certaine : entreprendre une reconversion complète n'est pas simple, ni à accepter, ni à réaliser, pour ceux des Premiers ministres qui avaient une vraie trajectoire politique. On se souvient de Jacques Chirac glissant à Valéry Giscard d'Estaing, lors de sa démission de Matignon en 1976 : "Vous n'entendrez plus parler de moi." Promis juré, il allait ouvrir une galerie d'art. Aucune ouverture de galerie d'art n'est annoncée au Havre dans les prochains mois.
