Quelques mots lâchés devant près de 37 millions de Français ("avec toutes les composantes de notre nation, je tâcherai de dessiner ce chemin") et Emmanuel Macron, le 13 avril, a laissé entendre qu'il allait innover. Mieux, "inventer". A crise inédite, solution inédite ? Au moins le verbe employé par le président - "je tâcherai" - est-il le bon. La tâche en effet s'annonce lourde, et ô combien incertaine : depuis les débuts de la Ve République, les chefs de l'Etat ont souvent rêvé de cette union sacrée, qui n'exista qu'une fois en France, au début de la Première Guerre mondiale, ou de cette union nationale qui permit au gouvernement provisoire de la République française d'entamer la reconstruction du pays à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Tous derrière moi : ils en ont rêvé, on peut comprendre pourquoi ; à chaque fois, ils se sont cassé les dents. Depuis 1958, la Constitution impose ses règles et elles sont plus fortes que toutes les volontés, fussent-elles élyséennes : les modes de scrutin, à l'élection présidentielle comme aux législatives, ancrent la bipolarisation de la vie politique.
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C'est parce qu'il a intégré ce fonctionnement institutionnel qu'un haut dirigeant macroniste édictait récemment les conditions de réussite d'un élargissement possible, en même temps qu'il en posait les termes conduisant presque inévitablement à l'échec : "Il faut la loyauté au président et le partage d'un projet commun, notamment à l'échelle gouvernementale, pour naviguer vers le même port", confiait-il. En France, sous la Ve République, on est pour ou contre le chef de l'Etat. Et le calendrier actuel ne fait que souligner le point : à deux ans de l'élection présidentielle, les opposants d'hier n'ont aucune envie de faire acte d'allégeance.
"Nous ne sommes pas les bons, ils ne sont pas les méchants"
L'histoire est là pour le prouver : ce n'est pas dans la seconde partie d'un mandat présidentiel qu'on se soumet à l'hôte de l'Elysée, c'est plutôt dans la foulée de sa victoire. Valéry Giscard d'Estaing fut le premier président à tenter, en 1974, ce que l'on n'appelait pas encore l'ouverture, seulement la "décrispation". Françoise Giroud, chère à L'Express (qu'elle a fondé), avait appelé à voter François Mitterrand ; elle est nommée secrétaire d'Etat chargée de la condition féminine par Giscard.
Jean-Jacques Servan-Schreiber (tout aussi cher à notre journal) penche au centre gauche, VGE en fait un ministre des Réformes. Un gadget ? On n'aura pas le temps de se poser la question qu'elle n'existe déjà plus : JJSS passe treize jours, pas un de plus, au gouvernement. Franchir le Rubicon, piège à cons ?
En campagne pour sa réélection, François Mitterrand vante en 1988 le rassemblement et lance lors de son premier meeting : "Nous ne sommes pas les bons, ils ne sont pas les méchants." Devant les réactions quelque peu hostiles de ses partisans, il complète aussitôt : "Même s'ils considèrent qu'ils sont les bons et nous les méchants..." Au lendemain de son triomphe (54%), il dissout l'Assemblée nationale et s'en explique lors d'une allocution télévisée : "L'ouverture que j'appelle de mes voeux n'a pu jusqu'à présent se réaliser aussi largement que je l'avais souhaité."
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Plus tard, il se justifiera : "J'avais assez d'expérience pour savoir qu'il était impossible de faire une alliance politique avec le groupe parlementaire et les partis du centre, qui en réalité sont de droite" (La décennie Mitterrand, Pierre Favier et Michel Martin-Roland). Si le Premier ministre, Michel Rocard, prend soin de rencontrer les dirigeants du centre (le CDS) Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot et Bernard Stasi, les législatives et leur scrutin majoritaire remettent la bipolarisation à l'ordre du jour.
"Ne dites surtout pas que je suis socialiste"
Cela n'empêchera pas quelques aventures individuelles, avec la nomination au gouvernement de six responsables venus de la droite, dont quatre avaient eu des portefeuilles pendant le septennat de Valéry Giscard d'Estaing : Michel Durafour, Lionel Stoléru, Hélène Dorlhac de Borne et surtout Jean-Pierre Soisson, qui créera l'association France unie, reprenant ainsi le slogan de Mitterrand (aujourd'hui un hashtag de Macron sur Twitter), et deviendra carrément ministre d'Etat au cours du septennat, avant d'être un jour de 1998 réélu à la tête de la région Bourgogne avec des voix venues de l'extrême droite - on n'imagine pas jusqu'où l'ouverture mène ! "Ne dites surtout pas que je suis socialiste, j'aurai peut-être une chance de devenir ministre", plaisante un mitterrandiste. C'est aussi, on le verra, une constante de l'ouverture : elle ne plaît jamais aux fidèles de la première heure.
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Généralement, quand Jacques Chirac faisait noir, Nicolas Sarkozy faisait blanc. En 1995, le miraculé de la présidentielle (longtemps donné battu à plates coutures par son ami de trente ans Edouard Balladur) avait pratiqué la fermeture. "Le roi de France ne venge pas les injures faites au duc d'Orléans" ? Peu importe, lui ne tendra pas la main aux soutiens de l'ancien Premier ministre, souvent des membres de son propre parti, qui tous seront exclus de la première équipe gouvernementale constituée autour d'Alain Juppé.
Douze ans plus tard, au lendemain de son accession à l'Elysée, Nicolas Sarkozy opte pour une stratégie inverse. C'est le moment où le regretté Patrick Devedjian, alors secrétaire général de l'UMP, lance sa fameuse phrase : "Je suis pour aller très loin dans l'ouverture, y compris jusqu'aux sarkozystes, c'est dire!"
Aucun des débauchés de 2007 ne vote pour Sarkozy en 2012
Dans le gouvernement de François Fillon sont nommées plusieurs personnalités de gauche : Eric Besson, d'abord placé à la Prospective et à l'évaluation des politiques publiques, puis propulsé à la tête du sulfureux ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale ; Bernard Kouchner, qui prend les Affaires étrangères, et même Jean-Pierre Jouyet, qui a notamment une grande qualité - il se trouve être l'un des meilleurs amis de François Hollande, premier secrétaire du PS et donc chef de l'opposition.
Plus tard le sénateur socialiste Jean-Marie Bockel ou la figure du milieu associatif Fadela Amera intégreront l'équipe gouvernementale. Mais aucune recomposition politique ne suivra, dans la mesure où les frontières partisanes n'évolueront pas. Et les débauchés de 2007 (Eric Besson n'entre pas dans cette catégorie, qui avait soutenu le candidat de droite contre Ségolène Royal) ne votèrent pas en faveur de Nicolas Sarkozy en 2012. Les histoires d'ouverture finissent mal, en général.
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Des circonstances exceptionnelles peuvent-elles davantage faire bouger les lignes ? Après les attentats de Paris de novembre 2015, François Hollande s'interroge sur l'opportunité de renverser la table. "Jean-Pierre Raffarin [ancien Premier ministre de Jacques Chirac] était disponible pour un truc", dira plus tard le chef du gouvernement, Manuel Valls. Mais l'élection présidentielle approchait à grands pas, un peu comme aujourd'hui, et François Hollande, devant les réalités du fonctionnement de la Ve République, renonça à tenter "un truc".
Ministre éphémère
Dans son intervention du 13 avril, Emmanuel Macron n'a pas voulu cibler les partis politiques en évoquant "toutes les composantes de la nation". C'est effectivement plus prudent. Mais celui dont la victoire, suivie par la nomination d'un ancien député de droite, Edouard Philippe, à Matignon, a déjà recomposé l'échiquier a également joué, dès 2017, la carte de la société civile, avec un bonheur inégal - n'est-ce pas Nicolas Hulot ? Là encore, il n'invente rien, malgré son invitation à "sortir des sentiers battus".
En 1988, Mitterrand appela dans son gouvernement une vedette de la télévision, l'académicien Alain Decaux, et le cancérologue Léon Schwartzenberg. Le ministre délégué à la Santé proposa aussitôt un dépistage systématique du sida chez les femmes enceintes et prit position en faveur de la mise en vente libre sous contrôle de l'Etat du cannabis. De fait, il marqua les esprits, mais pas pour la raison escomptée : en restant neuf jours au gouvernement, il détient toujours le record (aujourd'hui égalé) du ministre le plus éphémère.
