Responsable, donc disponible! Le message est simple. Trois ans à Matignon donnent de l'épaisseur, on acquiert un sens global de la responsabilité, on passe l'Etat au scanner, on finit même par prendre goût aux "manettes" du pouvoir. Evidemment, la succession des décisions, la gravité des situations, la tension de la concentration mais aussi les coups et les blessures renforcent la conscience des responsabilités. A lire le récit de sa longue marche à Matignon, on est convaincu qu'Edouard Philippe est devenu un homme d'Etat. Ce vécu des responsabilités lui offre une certaine disponibilité pour l'avenir. Comme le pouvoir, cette disponibilité semble ne point lui déplaire. Mais pour quoi faire?
Loyal. Peu de contraintes apparaissent dans le champ des possibles, une ligne rouge s'impose cependant : la loyauté au président. L'ancrage est profond : "Nous n'oublierons jamais le choix de ce président." Edouard ne veut pas oublier celui qui l'a fait Premier ministre. Il mesure le "talent" du président, il assume le bilan commun, il partage les injustices qui conduisent au dénigrement. "La confiance aura été aussi complète que possible." Cette bienveillance générale s'étend jusqu'à la majorité, "qui n'a jamais manqué". Cette vertu s'arrête cependant aux limites de la déception, c'est rare, mais cela touche quand même Nicolas Hulot ou Gérard Collomb.
Je sais que la relation entre le président et son Premier ministre peut être affective, en l'espèce la relation me semble surtout nourrie de loyauté, de respect et de cordialité. Laurent Fabius dirait : "Lui c'est lui, moi c'est moi". La confiance est là, d'évidence, mais elle "n'a rien à voir avec l'accord complet, permanent et inconditionnel". Un peu de distanciation politique est dans l'air du temps. En somme, la loyauté n'est donc pas contraire à la disponibilité, elle exclut probablement l'affrontement. L'exercice des responsabilités à Matignon rend cette disponibilité légitime. Le Premier ministre est beaucoup plus qu'un collaborateur.
Edouard Philippe, le juriste, remet les choses à leur place. Notre régime est parlementaire, et le gouvernement procède du Parlement. On aurait tort de penser, par exemple, que des secteurs importants comme la Défense entrent peu dans le champ de compétence du "PM". Le président ne peut pas gouverner sans l'équipe de Matignon. La démonstration des auteurs d'Impressions et lignes claires est transparente : Matignon est la grande école du pouvoir global. Toutefois, il faut reconnaître, quand même, que présider n'est pas gouverner.
Libre. Dans son livre, Edouard Philippe affiche la liberté de l'apprenti devenu maître. L'ouvrage est aussi un manuel de politique où sont développés des théorèmes - "Ce que l'on dit est toujours moins important que ce qui est entendu" -, des méthodes pédagogiques telles que "les quatre questions à se poser avant de parler" ou les quatre changements de la politique (le non-cumul des mandats, la parité, la transparence et l'horizontalité), et des principes pour l'action. Les références au Manuel de campagne de Quintus Cicéron ou à L'Art de gouverner de Han Fei Zi sont à leur place. Cette liberté s'exerce aussi dans des analyses et des propositions où le Premier ministre prend ses distances avec le président. Ainsi, il se montre prudent sur des réformes de la Constitution, "une merveille" à protéger, réservé sur la convention citoyenne, engagé pour la cyberdéfense ou le nucléaire mais aussi audacieux dans la lutte contre notre "addiction à la dépense publique", et créatif sur la réforme du Sénat, institution avec laquelle les incompréhensions ont été vigoureuses. Une vision de la France apparaît au fil du récit mais, pour le projet, il faudra attendre.
Loyal, libre, mais aussi malicieux. La disponibilité clairement affichée, on devine la destination mais on ignore le calendrier. En résumé, c'est du genre : "Yes we can!" On connaît l'humour subtil d'Edouard mais on découvre une autre dimension de son esprit de finesse, la malice. Ecrire un livre à deux est très malin. Cela permet une vision élargie, et cela donne au texte une agilité due au dédoublement du sujet. Avec le "nous ", on évite le " je", celui qui signe, qui engage, qui rend des comptes et auxquels on impose, avec le temps, des retours sur déclarations. Cette rhétorique exclut la personnalisation excessive. Visiblement Edouard a compris le talent de l'époque : la capacité d'accélération. Aujourd'hui, le chef peut être tenté de s'exposer pour incarner, expliquer, entraîner. Mais les conditions politiques précipitent les phénomènes d'usure. Et, comme l'a montré Emmanuel Macron, un candidat doit rester neuf pour correspondre aux circonstances. En attendant, Edouard ne perd pas son temps.