Un jour qu'un proche lui recommandait une certaine prudence dans son action, Emmanuel Macron répliqua : "Si j'avais raisonné ainsi, je n'aurais pas le cul dans le siège du Général." Ça, c'est dit. Au palais de l'Elysée, l'ombre de De Gaulle n'est jamais loin. Dans la bibliothèque, c'est un tableau de Nicolas de Staël qui, naguère, décorait les appartements privés de Georges Pompidou que le chef de l'Etat a accroché.
Bienvenue au club, le petit club très fermé des occupants de la fonction suprême. Depuis son élection, Emmanuel Macron, cet homme sans passé, sans histoire avec le pays, sans cadavre présidentiel dans le placard (à l'exception d'un, qui bouge encore et, pis, qui n'arrête pas de parler), choie, comme le font si souvent les Américains, ses prédécesseurs, s'inscrit dans leur lignée, y trouve un moyen de soigner sa place dans la mémoire collective. Le 26 septembre, pour son hommage télévisé à Jacques Chirac, il associe à la mémoire du disparu de Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand.
Giscard et le "grand président"
Emmanuel Macron a un énorme défaut. Il n'est pas là en 1974, quand la France goûte au "changement dans la continuité". Il a une excuse, il est né quatre ans plus tard. Sa date de naissance, il est obligé de la rappeler en souriant à Valéry Giscard d'Estaing, à qui il rend visite, en ce mois de juillet 2017, dans ses appartements de la rue de Bénouville. En réalité, c'est son CV entier qu'il aurait dû transmettre. Car, en le raccompagnant à la porte, VGE lui glisse : "Quel dommage que vous n'ayez pas eu l'occasion de servir un grand président." Voici Emmanuel Macron, un brin estomaqué, ramené à son statut d'ancien secrétaire général adjoint de l'Elysée de François Hollande, alors qu'il est élu depuis trois mois déjà... Pas rancunier, il relatera à son retour que la mécanique intellectuelle de Giscard reste impressionnante. Plus tard, en 2018, il ira dans son ancien fief, à Chamalières (Puy-de-Dôme), dont le maire est Louis Giscard d'Estaing, fils de, et aura en privé un mot de compassion pour la famille Giscard, touchée par un deuil. En juillet, LREM a investi pour les municipales une adjointe de Louis Giscard d'Estaing - ce dernier goûte peu la manoeuvre.
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Emmanuel Macron a une grande qualité. Il sait être sourd quand les circonstances le demandent. Jacques Chirac, qui, pendant ce premier été du quinquennat, l'accueille à son tour, entouré de son épouse, Bernadette, de sa fille Claude et de son gendre, Frédéric Salat-Baroux, fait montre d'une courtoisie sans limite, mais l'âge l'autorise à laisser échapper une parole leste qu'il est préférable de ne pas entendre. Emmanuel Macron ne cille pas, il s'intéresse plus à l'échange sur la Turquie. Quelques mois plus tard, il vantera publiquement le multilatéralisme et le respect de l'autre chers à Chirac : "A ce titre, je peux dire avec beaucoup d'humilité que c'est bien dans ses pas que je tente d'inscrire mon action." Dans le Salon doré qui lui sert de bureau officiel se trouve, aujourd'hui encore, le cadeau, un médaillon en bronze de De Gaulle, que Jacques Chirac avait tenu à lui offrir - il n'a pas été uniquement sorti des tiroirs pour l'éloge funèbre.
Les "intuitions renversantes" de Sarkozy
Chaque fois, Brigitte Macron accompagne son mari. Elle est encore présente quand le couple Sarkozy vient dîner, comme le révélera Le Figaro du 11 juillet 2017. Le président rapportera à son entourage que, avec Nicolas Sarkozy, ils sont convenus de ne rien dire de leurs discussions. Car c'est le début d'une série de rencontres, qui feront tant jaser qu'un élu s'interrogera : et si une fascination perdurait, comme la première fois que Macron, membre de la commission Attali, découvrit Sarkozy, "un petit garçon qui allait voir l'animal politique". Il arrive encore que le président pointe "les intuitions renversantes" - c'est l'expression qu'il utilise en privé - de ce prédécesseur-là, à qui il devrait bientôt confier une nouvelle mission (après lui avoir demandé, en décembre 2018, de représenter la France lors de l'investiture de la présidente géorgienne). Mais on se trompe toujours à prendre Macron pour un enfant de choeur : dès la campagne, il décortiquait, avec un ex-conseiller de Sarkozy, les erreurs que ce dernier avait commises pendant son quinquennat, cette manière de montrer en permanence les cuisines du pouvoir au risque de ne plus protéger médiatiquement ses décisions, cette façon aussi d'exposer ses arrière-pensées pour justifier telle ou telle initiative. Lui, paraît-il, saurait échapper à ces pièges.
Un seul n'a pas le droit à tant d'égards : François Hollande (le cadavre bavard, c'est lui). Emmanuel Macron se réfugie dans une boutade - si, si, il l'a vu comme les autres, puisque les deux hommes ont longuement discuté le jour de la passation de pouvoir - pour ne pas admettre une singularité qui révèle chez lui une faiblesse, comme l'aveu d'une trahison ou l'incapacité à dominer sa propre psychologie.
Bien sûr, il ne sera pas dit qu'il se revendique du parrainage de tel ou tel. Son "admiration filiale", Emmanuel Macron la réserve à Béji Caïd Essebsi, le président tunisien dont il souligne, lors de ses obsèques, le 27 juillet 2019, qu'il lui a "beaucoup appris". En revanche, il cite volontiers ses prédécesseurs français. Nicolas Sarkozy fut le premier à le faire sans en omettre aucun le jour de son investiture, François Hollande lui emboîta le pas, mais avec une formule expéditive sur celui qu'il venait de battre ("Nicolas Sarkozy, à qui j'adresse mes voeux pour la nouvelle vie qui s'ouvre à lui"). Emmanuel Macron est le plus chaleureux qui, le 14 mai 2017, note "les efforts remarquables" de tous les présidents de la Ve République, qu'il veut "ici saluer" avant d'avoir un mot, et même deux, pour chacun. Il ne lésine jamais sur la pommade. Ces dernières semaines, il invoque, devant des journalistes, "le président Giscard" pour sa conception des G7, reprend la célèbre formule de Jacques Chirac, "notre maison brûle", dans un tweet consacré aux incendies en Amazonie, s'appuie sur de Gaulle pour expliquer, à la télévision, après le sommet de Biarritz, que "la diplomatie, c'est d'essayer de tenir ensemble des vitres brisées".
La parabole du déjeuner de Mitterrand
Quelques semaines avant sa victoire, il déclarait au Parisien: "Dans mon panthéon personnel, il y a de Gaulle et Mitterrand : deux moments de rupture très forte dans notre histoire contemporaine." On est toujours du président de son enfance, pourrait-il remarquer en parodiant Saint-Exupéry. Emmanuel Macron avait 3 ans et demi au moment de l'élection de Mitterrand, presque 18 ans quand le premier président socialiste de la Ve République est parti. Le 8 janvier 2019, il avait prévu de visiter sa maison familiale à Jarnac et de s'incliner sur la tombe du socialiste, une visite annulée en pleine crise des gilets jaunes, après qu'un mannequin à son effigie eut été décapité trois semaines plus tôt à Angoulême - a priori pas un geste garantissant un accueil chaleureux.
Voilà celui qui a le plus façonné l'imaginaire élyséen d'Emmanuel Macron. Mitterrand avait son pupitre Jupiter (normal pour celui que Le Bébête show surnommait Dieu), c'est celui-là que le candidat repère et choisit. Souvent Emmanuel Macron raconte le déjeuner du 10 mai 1988 à l'Elysée. Ce jour-là, juste après sa triomphale réélection avec 54 % des voix, le Charentais déjeune avec les trois favoris pour la course à Matignon, Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et Jean-Louis Bianco. Le vice est un plat qui se mange sucré : il attend le dessert pour aborder le sujet que guettent les convives, la nomination du Premier ministre. Rocard a "une petite longueur d'avance", susurre-t-il. A chaque fois, Macron conclut ce monument de perversité par une même sentence : "C'était une autre époque." Message de service : que ses interlocuteurs n'hésitent pas à le répéter, lui ne céderait pas aux jeux de la cour. Le Mitterrand qui l'intéresse, au point d'avoir fait, en janvier 2018 avec Michel Charasse, le pèlerinage du lac Chauvet, dans le Massif central, c'est l'enraciné, l'homme du terroir qui savait être transgressif, notamment sur le terrain culturel. Le 6 septembre, Emmanuel Macron déjeune avec un artiste allemand, Anselm Kiefer. Et qui s'invite dans la conversation ? Mitterrand, l'homme qui a osé la pyramide du Louvre et l'Arche de la Défense. A table, le président évoque également un autre provincial audacieux : Georges Pompidou et son centre Beaubourg.
Le moment de Gaulle, pour "regarder l'histoire en face"
Le 2 avril 2019, le chef de l'Etat avait déjà assisté à la messe anniversaire de sa mort. Le 25 mai était paru un ouvrage, Dans l'intimité du pouvoir. La présidence de Georges Pompidou, qu'il avait préfacé pour honorer le "réformateur inlassable qui fit de la France une avant-garde". Ce n'est plus un clin d'oeil, c'est un festival. Le 19 juin, il lui consacre carrément un exposé : il y a tenu jusqu'à rapatrier à l'Elysée, pour raison d'agenda, un colloque. Le chef de l'Etat, dont certains proches doutent de la culture en matière d'histoire immédiate, s'est alors plongé dans Le Noeud gordien. Son ode à la "modernité", sa célébration de "cette tension créatrice entre l'enracinement et le mouvement, le conservatisme et le progrès" sont trop appuyés pour être complètement honnêtes : celui que l'on compare parfois à Giscard préfère s'avancer masqué derrière le visage de Pompidou, l'homme qui, dit-il, "avait une tête de Français". Il se livre même à une confidence, lui qui en est généralement avare. "Est-ce que le président Pompidou fut ici heureux ? s'interroge-t-il. Dans une lettre du 3 février 1971 à Robert Pujol, que je relisais, il a une très jolie phrase, parce que je me pose toujours la question de savoir si mes prédécesseurs ont été heureux dans ce lieu. Je ne réponds jamais, pour ce qui me concerne. Je considère que la psychologie ne fait pas partie de la déontologie d'un président." Et il enchaîne par cette phrase signée Pompidou : "Je suis en marge du bonheur, je gouverne la France, c'est un fait auquel je ne peux rien."
Gouverner la France, une affaire de destin, peut-être. "C'est le discours de Bayeux, ton truc !" : c'était la première fois que Richard Ferrand écrivait une allocution avec Emmanuel Macron, aux balbutiements de la campagne présidentielle. De Gaulle [qui dévoila sa vision des institutions en 1946 dans la sous-préfecture du Calvados], la référence. Le 31 décembre 2018, avant d'enregistrer ses voeux, le président s'est mis à l'imiter, avait rapporté Le Parisien. C'était pour rire, évidemment. 2020 sera autrement sérieux, avec le moment de Gaulle : l'Elysée y travaille, le président a donné des instructions, il voudra que "la France regarde son histoire en face", selon la formule qu'il a employée après la mort de Chirac pour glorifier son discours du Vél'd'Hiv. Plutôt que l'anniversaire de sa naissance ou celui de son décès, c'est l'homme du 18-Juin qui sera célébré à l'occasion des 60 années de l'appel. De Gaulle, un ex qui était beaucoup plus qu'un président.