Selon vous, la crise sanitaire que nous traversons commande-t-elle une rupture dans la politique française et les principes qui la sous-tendent depuis des décennies ?
Dans l'idéal, elle la commanderait. En pratique, je ne sais pas ce qui va en advenir, car il faut se projeter dans l'après, c'est-à-dire dans l'urgence de la crise économique qui vient. C'est dans ce contexte difficile, voire terrible, que nous allons devoir décanter, "digérer" les effets de la crise sanitaire, ce qu'elle nous a appris de nos faiblesses et de nos défaillances auxquelles il faudrait remédier. Or on le sait : l'urgence n'est pas bonne conseillère. Ce que l'on peut espérer, c'est que la crise économique ne soit pas violente au point d'empêcher toute réflexion autour de la crise sanitaire qui l'aura précédée.
Justement, quelle serait selon vous la principale leçon à tirer à l'échelle de la France ?
La première qui s'impose aux yeux de tous relève de la plus banale sagesse des nations. Elle se résume à ce vieil adage aussi connu que peu suivi : "Aide-toi et le ciel t'aidera"... Pour le dire autrement : au lieu d'attendre le secours des autres, commençons par compter sur nos propres forces. Pour finir, le "doux commerce", qui nous promettait mieux pour moins cher tout en nous épargnant bien des efforts, a placé quelques-uns de nos domaines les plus stratégiques dans une dépendance ruineuse vis-à-vis de l'extérieur. Il se révèle une limitation absolue de nos marges de manoeuvre au moment où nous aurions le plus besoin de compter sur elles. C'est cela qu'a dévoilé la crise du coronavirus. Il nous faut revenir à la fonction immémoriale du politique : la réflexion stratégique sur la place qu'on occupe dans le monde, les possibilités que cela nous ouvre, les contraintes que cela nous crée et les incertitudes que comporte la situation. "Si tu veux la paix, prépare la guerre", dit la locution latine. Cela vaut pour la protection contre le risque épidémique, qui n'a rien de très étonnant dans un monde à ce point interdépendant et avec de tels mouvements de population. Les avertissements n'ont pas manqué à ce sujet dans l'actualité récente. Or, ces dernières décennies, toute la dimension stratégique de l'action politique a été abandonnée au profit d'une confiance aveugle dans les ressources de l'échange économique. Le "libre-échange" demeurera pour sa majeure partie - il est même nécessaire -, mais il doit être encadré par une vision de la responsabilité politique que nos gouvernants ont complètement oubliée en route.
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Vous en appelez donc à des ajustements dans la globalisation, au moins sur les secteurs stratégiques. Mais Emmanuel Macron n'a-t-il pas été élu sur un agenda inverse, par la partie du pays qui pense, justement, que la France ne s'est pas réformée assez profondément pour être mieux adaptée à la mondialisation ?
Vous parlez là de l'orientation de la part principale de son électorat, et vous avez raison. Mais on ne peut pas dire pour autant qu'Emmanuel Macron a été élu sur cet agenda. Il y a une équivoque dans les conditions de son accès au pouvoir qui pourrait se révéler une marge de manoeuvre pour lui. Plus que sur un programme, en fait, Macron a été élu sur une démarche politique dans un contexte d'épuisement de l'alternance entre la gauche et la droite de gouvernement. Celles-ci se sont peu à peu disqualifiées au fil d'alternances stériles, qui les voyaient faire en gros la même politique, une fois au pouvoir, que celle qu'elles dénonçaient radicalement quand elles étaient dans l'opposition - et montrer, finalement, la même impuissance, le même décalage entre l'attente collective diffuse et la réalité de la politique qu'elles menaient. Au fond, Macron a d'abord été l'homme du constat d'échec des alternances classiques. Il a été porté, fondamentalement, par la promesse à la fois d'une écoute du pays et d'un dépassement pragmatique de ces oppositions factices. Ce qui se résumait dans le "en même temps", c'est-à-dire le compromis nécessaire entre le point de vue libéral de l'efficacité économique et le point de vue progressiste de la justice sociale. Les difficultés qu'il a rencontrées depuis le début de son mandat tiennent au fait que la démarche d'écoute de la société qu'il avait fait espérer a vite été oubliée au profit d'un "jupitérisme" ultra-technocratique et de l'application assez mécanique du programme européen et libéral, qui est le fond de son logiciel idéologique. Il a déçu une grande attente. C'est ce qui explique la rancoeur dont il fait aujourd'hui l'objet.
Depuis maintenant trois ans qu'Emmanuel Macron gouverne, comment diriez-vous que s'est défini le "macronisme" ?
Il ne s'est pas défini depuis... Il s'est même "indéfini", si je puis risquer ce néologisme. D'une part, je dirais que le macronisme s'est réduit à Macron tout seul, à l'adhésion à une personnalité et à une attitude, plus qu'à une doctrine partagée. Le président ne s'est d'ailleurs pas beaucoup préoccupé de donner une consistance idéologique et une organisation au mouvement qui l'a amené au pouvoir. D'autre part, le macronisme s'est banalisé en revenant aux thèmes favoris de ses prédécesseurs, la réduction des dépenses publiques et les "réformes structurelles" chères à l'agenda bruxellois. C'est effectivement "en même temps" la droite et la gauche, mais celles que l'on ne connaissait déjà que trop.
"Faire le chef de guerre en temps de paix, pour prononcer un ordre de démobilisation générale - "restez chez vous" -, ce n'est pas évident"
Dans son allocution du 12 mars, sa première de la crise, Emmanuel Macron a cité le mot "nation" à huit reprises... Selon vous, veut-il devenir "l'homme de la nation", pour reprendre la formule du général de Gaulle, qui définissait ainsi le président de la République ?
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on observe chez le président un côté "brocanteur idéologique" piochant à droite et à gauche des éléments de discours dont la cohérence n'apparaît pas toujours. Cette chose étant dite, il me semble aujourd'hui qu'il y a deux hommes chez Macron. Le premier, "banal", si j'ose dire : un très bon élève de la classe européo-libérale, d'un conformisme parfait, un conformisme intelligent et mesuré, il faut le lui accorder, avec la touche d'excentricité qui tient au fait qu'il a trop bien appris la leçon. Cela donne ses discours enflammés sur les beautés de la construction européenne qui laissent de marbre ses partenaires, revenus depuis longtemps de ce genre d'illusions lyriques. Et puis il y a, d'autre part, chez Emmanuel Macron un homme très différent : un véritable homme de pouvoir, ce qui explique sa trajectoire. Un homme de pouvoir, donc, par définition, un grand pragmatique. Car le maintien au pouvoir commande de s'ajuster aux circonstances en faisant fi de l'idéologie. C'est à cet aspect que j'attribuerais son emprunt d'un vocabulaire qui n'est pas habituellement le sien. Bon élève conformiste d'un côté ; homme de pouvoir de l'autre... La sortie de cette équivoque est indécidable au moment où nous sommes. Mais il n'est pas exclu que l'homme de pouvoir - le pragmatique - finisse par l'emporter. D'autant plus qu'Emmanuel Macron n'a pas de base constituée à ménager : il n'a pas de vrai parti, il n'est pas entravé par la peur de heurter tel courant ou à telle sensibilité. Sa solitude est une force immense dans cette situation. Nous savons qu'il est capable d'une audace qui se trouve rarement chez les bons élèves - il l'a montré en surgissant de nulle part, sans complexe, à la dernière présidentielle : c'est son côté Bonaparte au pont d'Arcole. Nous allons voir lequel des deux Macron va sortir de cette crise. Lui-même se le demande peut-être en permanence.
Pendant cette crise, vous est-il apparu comme un "chef de guerre", pour reprendre sa sémantique ? A-t-il trouvé une verticalité dans la décision politique de crise ?
C'est difficile à dire. Il a montré pas mal d'oscillations entre plusieurs registres, plusieurs rôles, le tout sur fond de grande incertitude. Accordons-lui les circonstances atténuantes : rien ne l'avait préparé, pas plus que n'importe lequel d'entre nous, aux données de cette crise. Je ne vois pas qui s'en serait mieux sorti, au fond. Faire le chef de guerre en temps de paix, pour prononcer un ordre de démobilisation générale - "restez chez vous" -, ce n'est pas évident. De plus, j'ajouterais que dans une situation de "vraie" guerre, les impératifs du salut collectif sont très clairs pour à peu près tout le monde. Là, ce qu'il faut faire dans une situation aussi inédite, personne ne le sait vraiment. Alors la tentation naturelle est de se rabattre sur l'autorité scientifique comme caution indispensable. Ses avis sont évidemment nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Car si les médecins sont les mieux placés pour répondre à la question de savoir quels sont les bons moyens de contenir la contagion et de soigner les gens dans la limite des capacités dont nous disposons, ils ne sont pas en position de déterminer la bonne manière de continuer à faire fonctionner un pays dans une situation comme celle-là et de préparer la suite.
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Le fait d'avoir beaucoup justifié les décisions - surtout celles du début, comme le maintien du premier tour des municipales - en s'appuyant sur le fameux conseil scientifique n'était pas une bonne idée ?
Non, je crois qu'en l'occurrence c'était même un ratage du gouvernement. Les médecins savent soigner, mais ce n'est pas leur rôle de prendre des décisions politiques. Emmanuel Macron n'a pas commis d'erreur majeure dans cette crise, mais on peut dire qu'il a parfois eu du mal à articuler les différents moments et aspects de sa responsabilité. On peut regretter ainsi qu'il n'ait pas plus agi sur le front de la "pacification" idéologique et politique. Toute crise est faite pour réveiller et exacerber des passions et des fantasmes. Dans la situation de tension que connaît la société française, il est important de ne pas donner prise à tout ce qui peut alimenter la défiance et la sécession culturelle d'une part importante de l'opinion vis-à-vis des pouvoirs. L'affaire qui s'est déclenchée autour des propositions du professeur Raoult aurait pu être utilement désamorcée par un discours de bon sens et de transparence. Mais, encore une fois, je ne suis pas sûr que quelqu'un d'autre aurait mieux fait.
Justement : qui y a-t-il en face d'Emmanuel Macron ? Existe-t-il encore des hommes d'Etat ?
Qui l'ignore ? La force ultime d'Emmanuel Macron est de n'avoir à ce jour aucun challenger crédible. Quant à la question des "hommes d'Etat" sur lesquels nous aimerions pouvoir compter, c'est sans doute l'une de nos plus grosses questions d'avenir. La démocratie a besoin de gouvernants d'envergure, n'en déplaise aux élucubrations à la mode sur la démocratie directe. Est-elle encore capable de les produire et de leur faire une place ?
"Si Emmanuel Macron change de cap, il n'a pas intérêt à le claironner tout de suite"
Si le président voulait changer de cap, muer du tout au tout, lui faudrait-il en passer par une re-légitimation politique, et laquelle ?
La re-légitimation naturelle sera fournie par l'échéance de l'élection présidentielle de 2022 qui va se présenter très vite dans la suite des crises. Mais il me semble que si Macron change de cap, il n'a pas intérêt à le claironner tout de suite. Si le général de Gaulle avait annoncé en 1958 qu'il allait négocier avec le FLN et faire la paix en Algérie aux dépens des pieds-noirs, ça n'aurait pas marché ! Toutes choses égales par ailleurs - car les circonstances sont aujourd'hui, heureusement pour nous, malgré tout moins dramatiques - Emmanuel Macron est un peu dans la même situation : s'il veut effectuer un tournant de grande ampleur, c'est dans les circonstances qu'il trouvera les moyens de l'introduire. Et 2022 lui fournira l'occasion de la faire valider. Nous serons toujours à cette date, hélas, probablement, aux prises avec les séquelles de la crise économique dans laquelle nous sommes en train de plonger.
La société française paraît désormais fracturée au moins en deux, pour aller vite, entre la France des gagnants de la mondialisation et la France des perdants. Ces France sont-elles réconciliables ? C'est-à-dire, "le métro à 18 heures" pourra-t-il à nouveau voter pour une même personne ?
C'est une inconnue totale. Spontanément, je serais tenté de répondre que non, tellement nous sommes entrés dans un état de "guerre culturelle à l'américaine" - sauf que chez nous, on ne se déchire pas autour du droit à l'avortement mais autour de l'Europe, de la mondialisation, de l'immigration... Mais la coupure idéologique est à ce point profonde que je ne vois pas comment elle pourrait aisément se résorber. Les suites de la crise économique qui vient pourraient même la rendre encore plus intraitable. En même temps, cette crise va aussi rebattre les cartes. Elle ne va pas laisser intacts tous les "gagnants" de la mondialisation. Nombreux sont ceux qui laisseront des plumes dans les réajustements qui vont s'imposer d'une manière ou d'une autre. Cela aura des conséquences sur la société et sur l'opinion. Les fractures françaises vont très probablement bouger, peut-être s'approfondir, mais personne ne peut dire à ce jour comment et à quel point.
*Marcel Gauchet est philosophe et historien, auteur notamment de Comprendre le malheur français (en collaboration avec Eric Conan et François Azouvi), Stock, 2016, et de Robespierre, l'homme qui nous divise le plus, Gallimard, 2018.
