Ce n'est pas parce que l'homme est mort il y a bientôt vingt-cinq ans que les "forces de l'esprit" ont disparu. Le président, avec son record dans l'histoire de France (quatorze ans passés à l'Elysée), a l'avantage du très ancien monde : sa carrière est tellement étendue que chacun peut choisir une période qui l'inspire. Le Mitterrand 1988 plaît à Emmanuel Macron, on se demande bien pourquoi. Ou, plutôt, on ne se le demande pas. Un chef de l'Etat sortant réélu majestueusement, au point de gagner non seulement la présidentielle mais aussi le surnom de Dieu dans l'émission de la plus regardée de l'époque, le Bébête show, ça inspire forcément. La reprise par Emmanuel Macron, au printemps 2020, du slogan "La France unie", qui avait servi d'affiche de campagne à Mitterrand, avait été un premier indice.
Aujourd'hui, outre l'attitude plus paternaliste à laquelle s'essaie le chef de l'Etat, par exemple lors de son déplacement à Saint-Martin-Vésubie, le 7 octobre, c'est la manière dont les stratèges autour de lui imaginent la campagne de 2022, les yeux rivés sur celle de 1988, qui frappe les esprits. Le socialiste avait laissé le PS sur le bord de la route au point de froisser son premier responsable de l'époque, Lionel Jospin. Les amis de Macron avancent que "LREM ne servira que de tirelire". "Il faudra satelliser la campagne comme Mitterrand avait su le faire avec l'Unef-ID, SOS Racisme ou les associations d'éducation populaire", explique le député européen Stéphane Séjourné. L'ancien conseiller d'Emmanuel Macron à l'Elysée cherche les moyens de susciter des mouvements dans différents secteurs de la société afin d'occuper des espaces politiques. "Quand nous cherchons à envoyer un jeune défendre l'action menée par le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, sur un plateau de télévision, nous n'en trouvons pas, note Séjourné. En 1988, il y en avait plein dans les médias."
La parabole de François Hollande
A chacun son Mitterrand. C'est une parabole comme le natif de Jarnac les aimait, d'autant qu'elle le concerne. Une parabole que François Hollande raconte volontiers à ses visiteurs. En août 1974, François Mitterrand, qui vient d'échouer d'extrême justesse au second tour de l'élection présidentielle face à Valéry Giscard d'Estaing, participe de manière impromptue à une manifestation sur le plateau du Larzac, où le projet d'extension d'un camp militaire a provoqué un vaste mouvement de désobéissance civile. Invectives, jets de pierres : des militants gauchistes s'en prennent au socialiste, qui est finalement exfiltré. Sept ans plus tard, il entre à l'Elysée et ceux-là mêmes qui le conspuaient pleurent de joie. François Hollande a revu le documentaire Tous au Larzac, il en tire une leçon sur la bonne attitude - la fermeté plutôt que la complaisance - que la gauche de gouvernement doit adopter face à la radicalité.
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Il y a aussi le Mitterrand des années 1960 et c'est celui-là que Jean-Christophe Cambadélis a en tête quand il se dit "intéressé" par l'élection présidentielle. L'ancien premier secrétaire du PS connaît son histoire par coeur : en 1965, "on va chercher Mitterrand car personne ne veut affronter le général de Gaulle", tant la défaite apparaît certaine. Six ans plus tard, c'est le fameux congrès d'Epinay, d'où se dégage une nouvelle offre politique, stratégique, idéologique. Cambadélis a relu Mitterrand dans le texte : celui-ci parlait de "rupture avec le capitalisme", mais se gardait bien de nouer des alliances avec les partis de l'extrême gauche, très forts à l'époque.
On traite la gauche radicale, on ne lui court pas après
Les souvenirs de Cambadélis, alors trotskiste, remontent jusqu'à une Assemblée générale à Nanterre, au lendemain d'Epinay. Dans le grand amphithéâtre, 2 000 étudiants, surchauffés comme toujours, qui entendent soudain "un grand dadais se lever pour informer l'assistance d'une nouvelle très importante, la naissance d'un nouveau parti". "Il est seul, tout le monde se moque de lui et, pourtant, c'est Mitterrand qui avait raison : nous avons tous fini chez lui." Comme Cambadélis se souvient que son modèle leur montrait quelques signes de considération mais ne leur courait pas pour autant après, il entend faire la même chose pour remettre les socialistes sur le ring. Il pousse l'analogie jusqu'à choisir Créteil pour réunir, en janvier 2021, plusieurs clubs qui gravitent autour du PS. Créteil, ville symbole où Mitterrand, en janvier 1981, juste avant son entrée à l'Elysée, avait passé la main en quittant ses responsabilités à la direction du PS pour se consacrer à la conquête présidentielle. "Je passe la parole au premier secrétaire par intérim, Lionel Jospin", avait lancé Louis Mermaz, aussitôt repris par Mitterrand : "au premier secrétaire" - ainsi intronisé d'une demi-phrase, Jospin resta ensuite sept ans à la tête des socialistes.
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Quand il est question de Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon, qui se rapproche chaque jour d'une troisième candidature à l'Elysée, n'est jamais loin. Le 10 octobre, sur BFM TV, il disserte sur "les analogies de méthodes" entre lui et celui qu'il appelle affectueusement "le Vieux". A l'antenne, il est une phrase qu'il ne cite pas, une remarque sur la nature humaine que Mitterrand lui avait faite directement et qui le réconforte, de même qu'elle pourrait encourager tous les autres candidats : "Ne vous fatiguez pas, celui-là, vous l'aurez gratis." Il ne faut jamais sous-estimer la faiblesse des hommes : dans une campagne où tout ralliement peut se révéler utile, la force va toujours à la force.
