© AFP PHOTO / POOL / BERTRAND LANGLOIS - François Hollande et Jean-Marc Ayrault en mai 2013.
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Soixante ans de Ve République sont là pour le rappeler : parfois le chef de l'Etat veut changer de Premier ministre et n'y parvient pas, parfois il veut le garder et n'y parvient pas, parfois même - mais ne le lui dites surtout pas - il se fait forcer la main. Au sommet de l'Etat, dans le secret des échanges entre les deux têtes de l'exécutif, une de fous, que L'Express vous raconte dans une série inédite de 5 épisodes.

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EPISODE 4 : Elections locales, élections fatales

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Emmanuel Macron a prévenu. "Je ne vais pas considérer que les gens votent pour tel ou tel candidat parce qu'ils soutiennent ou pas le président, lâche-t-il en marge de ses voeux à la presse, le 15 janvier 2020. Je n'en tirerai pas, de manière automatique, des conséquences nationales." Tous ses prédécesseurs ont entonné la même rengaine. Les élections locales ont vocation à rester locales, blabla, blabla. Pour le cas présent, on ne connaîtra jamais la fin de l'histoire : l'épidémie du coronavirus a interrompu le processus électoral.

Deux séquences montrent que rien n'est écrit à l'avance. "Aucune élection intermédiaire ne doit nous paralyser", lance François Hollande lors de ses voeux du 31 décembre 2013. A peine l'élection intermédiaire passée, il change de Premier ministre. En 1992, François Mitterrand, pas peu fier d'être le premier à avoir nommé une femme à Matignon, se résigne, au lendemain de simples cantonales, à limoger Edith Cresson moins d'un an après sa nomination.

2014 : Hollande se résout à nommer Valls

Le 23 mars 2014, 22 mois après le début du quinquennat de François Hollande, le premier tour des municipales montre un fort affaiblissement de la gauche. Entre les deux tours, le président confie : "Au cas par cas, il y a des explications." Ce n'est pas le président, c'est l'ancien Premier secrétaire du PS qui parle, connaissant par coeur sa carte électorale. D'accord, mais Limoges ! C'est un bastion de la gauche. Elle avoisine les 60%, souligne le chef de l'Etat. Ça devrait le faire, quand même.

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Il n'empêche, Hollande s'interroge et réfléchit à voix haute. Voici à quoi ressemble un président qui se demande, pendant un déjeuner avec des journalistes, quand changer de gouvernement : "Un remaniement réussi est celui qui, au-delà des personnes, a un sens. Quand Mitterrand remplace Rocard par Cresson, c'est raté car ça n'a pas de sens. Après, il y a le choix du moment. En 2004, Chirac garde Raffarin alors que la gauche gagne 24 régions sur 26, il ne s'en débarrasse qu'un an plus tard." Et lui, que va-t-il faire, qui n'entend pas changer de ligne après les municipales et veut appliquer son fameux pacte de responsabilité ? "Attendre les européennes en juin, c'est prendre le risque d'une claque supplémentaire, ne pas attendre, c'est griller tout de suite une carte", argumente-t-il.

Ayrault est condamné mais il ne le sait pas: personne ne le lui dit, surtout pas Hollande

Boum badaboum. Le second tour vire au cauchemar absolu. Dix villes de plus de 100 000 habitants basculent de gauche à droite. Même Limoges. Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault est condamné, mais il ne le sait pas. Il ne le sait pas parce que personne ne le lui dit, et surtout pas François Hollande. "Les yeux dans les yeux", comme avait dit un ministre de l'époque en route vers la célébrité, le chef de l'Etat se garde bien de trancher. Avec Ayrault assis en face de lui, il pèse le pour et le contre, c'est tout.

Une tête va pourtant bientôt rouler. A 20 heures, le 31 mars, François Hollande intervient à la télévision. Exit Jean-Marc Ayrault, voici Manuel Valls - "Il en a les qualités" - à la tête d'un "gouvernement de combat". Elections locales sans conséquence nationale, vous vous souvenez ? "Vous avez exprimé votre mécontentement, j'ai entendu votre message", déclare Hollande. Au cas où on n'aurait pas compris, il répète : "Le message que vous m'avez adressé, je le reçois personnellement." Le problème, c'est que les électeurs ont parfaitement compris le message qu'ils ont eux-mêmes envoyé ; c'est le chef de l'Etat qui jamais ne parviendra à le saisir et à enrayer sa chute fatale dans l'opinion.

Manuel Valls débarque donc à Matignon. On découvrira vite qu'il fomente son coup depuis plusieurs mois, discutant notamment avec Arnaud Montebourg et Benoit Hamon. Les enfants gâtés, que dis-je, pourris du PS vont tout gâcher et seront les premiers emportés par les flots. Et le jour ne tardera pas où les amis même de François Hollande accableront Manuel Valls de tous les maux et feront de cette nomination la cause d'un quinquennat raté. Hollande en 2012, entre les deux tours de l'élection présidentielle, dissertait sur le "remaniement réussi". Mais la politique est art d'exécution, pas de dissertation.

Le Premier ministre Edith Cresson reçoit l'insigne de Grand Croix de l'ordre national du mérite, le 20 novembre 1991 à Paris en présence du président de la République François Mitterrand.

Le Premier ministre Edith Cresson reçoit l'insigne de Grand Croix de l'ordre national du mérite, le 20 novembre 1991 à Paris en présence du président de la République François Mitterrand.

© / AFP

1992 : Mitterrand lâche Cresson plombée par ses camarades

La nomination d'Edith Cresson à Matignon, en 1991, c'était un coup historique : jamais une femme n'avait été Premier ministre. "La Pompadour", avait ironisé le député François d'Aubert. S'en suivit une avalanche de mots, plus mauvais que bons. Et les formules de la cheffe du gouvernement elle-même s'accumulèrent, "La Bourse, j'en ai rien à cirer", "Les Japonais qui travaillent comme des fourmis", "Les Anglais tous homosexuels". Ceux qui riaient le moins étaient ses petits camarades socialistes, qui très vite l'attendirent au tournant. Qui très vite souhaitèrent qu'elle trébuche.

Le 22 mars 1992 se déroulent les élections régionales en même temps que le premier tour des élections cantonales. Un scrutin local + un scrutin local, vous savez, ces élections que le pouvoir prend un malin plaisir à annoncer qu'il va "enjamber". Sauf qu'il s'agit des dernières consultations avant les législatives prévues l'année suivante. Une défaite, sire ? Non, une déroute. Les listes du Parti socialiste sont en recul de plus de dix points et passent sous la barre des 20% aux régionales (aujourd'hui, cela ferait rêver les éléphants roses, à l'époque c'est le signe que rien ne va plus).

A l'Elysée, François Mitterrand dîne avec des proches. Ceux qui en ont soupé d'Edith Cresson sont légion même au sein de ce cercle restreint. Le Premier ministre est là, bien décidée à se battre. Quand elle retourne à Matignon pour s'adresser aux Français, elle a un message à leur délivrer : elle a bien "l'intention de continuer à gouverner".

L'élection des présidents de région par les conseillers élus le 22 mars souligne la gravité de la situation pour la gauche, qui ne conserve que le Limousin. François Mitterrand reçoit à tour de bras : c'est l'hallali contre Cresson. On assiste même publiquement à une chasse à la femme organisée par des hiérarques socialistes, qui recommenceront quinze ans plus tard. Un jeune maire qui se réclame alors de Jean Poperen, un certain Jean-Marc Ayrault (Nantes), prie carrément le chef de l'Etat, dans une interview accordée à l'AFP, de "changer de Premier ministre et de gouvernement".

"Mitterrand n'arrive pas à me le dire!" (Edith Cresson)

C'est un grand classique de la Ve République : quand un Premier ministre se sent menacé, il réclame au chef de l'Etat un remaniement, histoire de s'acheter du temps. Mitterrand ne l'accorde pas à Cresson. Dans le plus grand secret, il déjeune, à son domicile de la rue de Bièvre, avec le responsable politique le plus populaire de France, Jacques Delors. Cet homme a une qualité : il est président de la Commission européenne, ce qui lui donne un vrai prestige. Cet homme a un défaut : il est président de la Commission européenne, ce qui le rend peu disponible pour le poste de Premier ministre. Le président, dans une attitude si typiquement mitterrandienne, le lui "propose sans vraiment lui proposer", comme Delors le racontera dans La Décennie Mitterrand, de Pierre Favier et Michel Martin-Roland (Seuil).

La première lame soulève le poil, la deuxième la coupe : les cantonales se jouent sur deux tours, et le dimanche 29 mars est pour le pouvoir aussi noir que le précédent. Il reste normalement à Mitterrand trois ans pour terminer son règne de quatorze ans, une durée qu'aucun président de la République n'a réussi à atteindre. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour lui ça veut dire beaucoup : il veut détenir le record de longévité. "Le pays est à droite, les législatives sont perdues pour nous, sauf s'il y a un sursaut", glisse-t-il à Pierre Bérégovoy, qui fait tout pour être nommé à Matignon.

Certains présidents n'aiment pas qu'on leur force la main. Ils veulent au moins sauver les apparences et montrer que la décision ultime est la leur. Le lundi 30 mars 1992, Mitterrand reçoit Cresson qui repart... avec la lettre de démission qu'elle avait en poche. Il ne la lui a pas demandée ! Le soir, il finit par la rappeler pour qu'elle revienne le lendemain. Toujours rien ! "Il n'arrive pas à me le dire", confiera ensuite le Premier ministre. Il le fera le lendemain. La pression des socialistes est immense, ils sont nombreux à menacer de quitter le groupe à l'Assemblée nationale.

Il faudra attendre le jeudi pour que l'Elysée annonce officiellement le remplacement d'Edith Cresson par Pierre Bérégovoy. Mitterrand aimait l'histoire, mais pas suffisamment pour être le premier à annoncer un nouveau chef de gouvernement un 1er avril.

(à suivre...)

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