Le pouvoir de nommer, et d'abord de nommer le Premier ministre, fait partie des prérogatives essentielles du président de la République, rappelait souvent François Mitterrand. On croit que c'est le choix du roi, mais même le président tout puissant de nos institutions gaullistes ne fait pas toujours ce qui lui plaît.
Depuis le début de la Ve République, à 23 reprises, le chef de l'Etat a décidé. Le dernier à l'avoir fait fut Emmanuel Macron, désignant le 15 mai 2017 Edouard Philippe, dont le sort est aujourd'hui au coeur de toutes les interrogations.
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Il arrive que ce soient les résultats d'une élection (présidentielle ou législatives) qui renvoient l'hôte de Matignon à son domicile : à nouvelle majorité, nouveau chef de la majorité. Mais c'est parfois le président qui, d'autorité, "met fin aux fonctions" du Premier ministre, dans des conditions juridiquement assez floues : la révocation ne peut passer, si l'on s'en tient à une lecture scrupuleuse de la loi fondamentale, que par la démission.
Soixante ans de Ve République sont là pour le rappeler : parfois le chef de l'Etat veut changer de Premier ministre et n'y parvient pas, parfois il veut le garder et n'y parvient pas, parfois même - mais ne le lui dites surtout pas - il se fait forcer la main. Au sommet de l'Etat, dans le secret des échanges entre les deux têtes de l'exécutif, une de fous, que L'Express vous raconte dans une série inédite de 6 épisodes.
EPISODE 1 : Le choix du roi
En théorie, le chef de l'Etat fait ce qu'il veut quand il s'agit de désigner qui il envoie à Matignon. C'est la même chose pour le congédier. Et parfois, la pratique rejoint la théorie. C'est le cas avec les deux séquences que L'Express revisite aujourd'hui. En 1991, Mitterrand ne supporte plus Rocard. Dehors ! En 1972, Pompidou n'apprécie pas que Chaban-Delmas se sente pousser des ailes. Dehors !
1991 : Mitterrand jette Rocard
Pour la campagne présidentielle de 1988, ses meetings résonnaient de l'air de "Il changeait la vie". Trois ans plus tard, le tube a changé : "Il suffira d'un signe..." On croyait que François Mitterrand, en cette fin des années 1980, régnait en maître à l'Elysée. On sous-estimait l'influence de Jean-Jacques Goldman ! Explication. Le 8 mai 1988, François Mitterrand, au sommet de son art, triomphe, réélu avec 54% des voix. Les humoristes lui ont trouvé un surnom : "Dieu", rien de moins. Mais "Dieu" a ses têtes, et ses humeurs.
Pour "lever l'hypothèque" Rocard et montrer qu'il n'appartient pas à la catégories de ses successeurs potentiels, il le propulse à la tête du gouvernement. Les deux hommes ne s'aiment pas - litote. Très vite, cela se voit. Le 9 mai 1989, après un déjeuner avec le Premier ministre et son équipe à Matignon, Mitterrand glisse à Hubert Védrine, secrétaire général de l'Elysée : "Ces gens-là sont des incultes." Un an plus tard, le président bout. "J'ai cru que Rocard changerait, explique-t-il à Laurent Fabius. Je me suis trompé. Je suis obligé de me poser la question de son départ."
La guerre sauve le Premier ministre
A l'époque déjà, le fameux article 49.3 de la Constitution (le gouvernement engage sa responsabilité à l'Assemblée) crée des problèmes de couple. Il est alors question d'une réforme de la taxe d'habitation. "C'est à vous de prendre la décision de recourir au 49.3", dit Rocard à Mitterrand, avant de préciser : "Un Premier ministre est fait pour s'user. Si je dois partir là-dessus, je partirai." Le chef de l'Etat calme le jeu. C'est là non pas que les Athéniens s'atteignirent, pas davantage que les Perses se percèrent, mais que les Irakiens se rapprochèrent des Koweitiens au point de les envahir. La guerre du Golfe, à laquelle la France va participer, débute. Elle sauve Michel Rocard : on ne change pas un Premier ministre quand les armes retentissent.
Le conflit s'achève dans les dernières heures de janvier 1991. Mitterrand, que les sondages portent à des niveaux jamais atteints, ronge maintenant son frein. Il ne supporte plus Rocard, mais il ne serait pas de bon ton de s'en débarrasser à peine la paix revenue. Il va réussir à patienter trois mois et demi (et encore, février ne compte que 28 jours !). En avril, le Premier ministre réclame au président un grand remaniement de son gouvernement. C'est non : Mitterrand lui répond qu'il change tout le monde ou personne. Forcément, ça calme Rocard. Il comprend que son temps est compté.
Le mardi 14 mai, l'inénarrable Jacques Séguéla, le publicitaire des campagnes mitterrandiennes de 1981 et 1988, déclare sur Europe 1 que "Rocard partira au plus tard le 15 juin". On ne le connaissait pas porte-parole de l'Elysée, d'ailleurs il ne l'est pas, il a l'habitude de parler sans toujours savoir. Ses propos font néanmoins l'effet d'une bombe. Et accélèrent le calendrier. Le lendemain, mercredi 15 mai 1991, Mitterrand décide de renverser la table. A 9 heures, comme chaque semaine, le président reçoit son Premier ministre. Il le prie de lui remettre sa lettre de démission à l'issue du conseil des ministres qui suit leur tête-à-tête. Rocard demande un répit pour présenter un texte qui lui tient à coeur sur les écoutes téléphoniques, Mitterrand fait, si l'on ose dire, la sourde oreille.
"A l'heure où il me faut présenter la démission de mon gouvernement"
L'équipe de Michel Rocard piaffe. Elle a mis au point un stratagème que Guy Carcassonne dévoilera dans La décennie Mitterrand, de Pierre Favier et Michel Martin-Roland (Seuil) : "En sortant du bureau présidentiel pour gagner le salon Murat où se tient le conseil des ministres, Michel demanderait au secrétaire général du gouvernement Renaud Denoix de Saint-Marc d'appeler [le directeur de cabinet de Matignon] Jean-Paul Huchon. Si le message était ''Tel ou tel projet de loi n'est pas à l'ordre du jour'', ça signifierait que Rocard reste à son poste. Si c'était ''le projet de loi est l'ordre du jour dans une semaine'', cela voulait dire démission dans les vingt-quatre heures, deux semaines, deux jours..." Comme chante Goldmann, "il suffira d'un signe". Le problème, c'est que les rocardiens, fidèles à leur réputation, ne parviennent pas à déchiffrer correctement l'appel.
Mais c'est fini. Dans sa lettre à François Mitterrand, Michel Rocard avait d'abord écrit : "A l'heure où je présente la démission du gouvernement" ; il rectifie : "A l'heure où il me faut présenter la démission de ce gouvernement". Il fait ses cartons, pendant que Mitterrand s'en va déjeuner avec sa fille Mazarine, encore cachée à l'époque. Et se vantera, des années plus tard, de "détenir le record de rapidité quant à la durée qui sépare l'arrivée sur le bureau du président de la République de la lettre de démission du Premier ministre, du départ de l'hôtel de Matignon de la dernière caisse de documents du Premier ministre en question, soit 27 heures".

Le candidat Georges Pompidou (D) en campagne pour l'élection présidentielle s'exprime devant la presse en mai 1969 au côté de Jacques Chaban Delmas (G). (Photo by STF / AFP)
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1972 : Pompidou trouve que Chaban dépasse les bornes
A la fin de 2012 paraît un livre, Lettres, notes et portraits (Robert Laffont), qui compile des écrits de Georges Pompidou. Où l'on découvre avec surprise ces quelques lignes inédites de l'ancien président consacrée aux raisons pour lesquelles il décide de renvoyer son Premier ministre Jacques Chaban Delmas, en 1972 : "Pourquoi m'en suis-je séparé ? J'en ai donné publiquement des raisons valables et parfaitement exactes, mais il y en avait d'autres. Si je n'avais pas voulu l'humilier en l'empêchant de demander un vote de confiance à l'Assemblée nationale, j'étais bien décidé à changer de Premier ministre aussitôt après la fin de la session, pour les motifs que j'ai dits et pour d'autres, d'ordre privé. [...] Je ne sais pas et n'ai pas voulu savoir jusqu'où tout cela pouvait mener. Il y avait suffisamment d'ombres pour que je saisisse l'occasion de me séparer de Jacques Chaban-Delmas comme Premier ministre sans porter, pour autant, un jugement définitif sur lui."
Bigre. A quoi tient l'alchimie qui permet à un couple président-Premier ministre de rester soudé... Ou pas. La politique avait éloigné de plus en plus les deux hommes. Trop, c'est trop. Déjà, en septembre 1969, le Premier ministre, Jacques Chaban Delmas, avait oublié de transmettre au président de la République le texte de son discours de politique générale dont on allait tant parler : celui sur "la nouvelle société". Lors d'une conférence de presse, en 1970, interrogé pour savoir pourquoi lui-même n'employait jamais l'expression de nouvelle société chère à son Premier ministre, le président répondra : "S'il y a une nuance, je dirai peut-être - cela tient à ma formation ou encore à ma fonction - que j'attache plus d'importance à l'homme qu'à la société."
Chaban démis six semaines après avoir obtenu la confiance de l'Assemblée
Le 23 mai 1972, Chaban va encore plus loin : il décide de solliciter la confiance de l'Assemblée nationale sans prendre les précautions qui s'imposent à l'égard du chef de l'Etat. Il obtient un vote favorable, mais à quoi bon ? Six semaines plus tard, le président le démet. "Le différend Pompidou-Chaban est donc d'abord une querelle constitutionnelle, relève Guillaume Tabard dans La malédiction de la droite (Perrin), un livre indispensable pour comprendre l'histoire de notre vie politique depuis 1958. Inhérente finalement à la Ve République : quel partage des rôles entre le chef de l'Etat et le chef du gouvernement ? Mais il est aussi politique et interroge la droite sur sa ligne idéologique."
La séquence montre aussi à quel point la confiance, qui n'est pas la chose du monde la mieux partagée en politique, est décisive. Car la chute était écrite dans le commencement. C'est Michel Jobert, le secrétaire général de l'Elysée, qui rapporte dans ses Mémoires d'avenir les propos de Pompidou lorsqu'il opte, en 1969, au lendemain de son élection, pour Chaban : "Je ne sais pas comment je pourrai faire autrement que le désigner. Dans une situation donnée, le choix s'impose à vous. Il n'est pas considérable, il est impérieux."
Demain, retrouvez-nous avec un épisode consacré à Sarkozy-Fillon et Mitterrand-Mauroy
