Depuis trois ans, Nicolas Sarkozy essaie de se construire un rôle inédit dans la République : il est là sans être là, il pèse et veut accréditer l'idée qu'il pèse sans que jamais l'on soit en mesure de déterminer son poids exact - et cette ambiguïté-là n'est pas pour lui déplaire. Alors évidemment la violence des termes utilisés pour sa quatrième mise en examen dans l'affaire libyenne, "association de malfaiteurs" (non que les expressions précédentes, "corruption passive" ou "financement illégal de campagne" soient particulièrement flatteuses), colle mal à la construction du nouveau personnage. C'est pour cela, et parce qu'il était convaincu au terme de ses quatre jours d'audition d'avoir répondu à toutes les interrogations, que l'ancien président a publié un communiqué rageur : "Mon innocence est à nouveau bafouée."
"Je rentre par la grande porte"
Depuis trois ans, Nicolas Sarkozy est traité avec les honneurs dus à son rang. Il est très sensible à ces égards et cela le change du quinquennat précédent. Lorsqu'il est invité à Matignon par Edouard Philippe, il répond : "D'accord, mais je rentre par la grande porte." Emmanuel Macron lui ouvre les siennes depuis le premier jour. Entre lui et Nicolas Sarkozy, c'est une histoire toute en duplicité. Quand Emmanuel Macron, mercredi soir à la télévision, tient à conclure son intervention en lançant aux Français "J'ai besoin de vous", on croit entendre le Sarkozy de 2012, qui concluait chacun de ses meetings par une formule bien rodée, "Peuple de France, aidez-moi, j'ai besoin de vous !".
Quand Emmanuel Macron nomme Jean Castex à Matignon, on se demande s'il suit un conseil de Nicolas Sarkozy, dont le Premier ministre fut le secrétaire général adjoint à l'Elysée. Quand Emmanuel Macron envoie Gérald Darmanin place Beauvau, on se dit que Nicolas Sarkozy n'y est pas pour rien. Et le nouveau ministre de l'Intérieur appelle aussitôt son ancien mentor. Quand Emmanuel Macron appelle Eric Dupond-Moretti à la Chancellerie, on est enclin à penser que Nicolas Sarkozy n'est pas mécontent : le garde des Sceaux, un ami proche de Thierry Herzog, l'avocat de l'ex-chef de l'Etat, avait un jour qualifié de "méthodes de barbouzes" les investigations du Parquet national financier, qui ont épluché ses factures téléphoniques détaillées, les fameuses fadettes, pour tenter d'identifier la "taupe" qui aurait pu informer Nicolas Sarkozy qu'il était sur écoute. Le même Dupond-Moretti qui disait en 2014, sur RTL : "Quand on place en garde à vue Nicolas Sarkozy, c'est l'ancien président de la République que l'on place en garde à vue. Voire la France."
Xavier Bertrand : "Moi, je ne lui refilerai jamais les clés"
On croit entendre, on se demande, on se dit, on est enclin à penser, c'est cela l'essentiel. Emmanuel Macron, Nicolas Sarkozy : chacun joue avec l'autre et cela se voit. L'actuel président peut apprécier d'entendre son prédécesseur délivrer quelques compliments en public, c'est toujours mieux que l'inverse. Mais il sait évidemment que ces louanges, Nicolas Sarkozy les fait de moins en moins en privé. C'est le "en même temps" version Sarkozy, ambigu à souhait, si bien qu'on ne sait plus si à la fin il sera le sauveur ou le tueur. Le sauveur, parce qu'il bloquerait une candidature à droite ; le tueur, parce qu'il finirait par dire : quitte à faire du Sarkozy, prenez l'original !
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A droite, justement, le dernier président en date que ce camp compte dans ses rangs reste la figure tutélaire. Ses livres, jusqu'au dernier, Le Temps des tempêtes, sont décortiqués et, surtout, s'arrachent comme des petits pains. Que François Baroin jette l'éponge avant même d'être monté sur le ring et on regarde immédiatement dans une direction : celle de Nicolas Sarkozy. Que le fidèle de toujours, Brice Hortefeux, avec ses citations préparées à l'avance dont il a le secret, profite d'un passage au Grand rendez-vous d'Europe 1, dimanche dernier, pour lancer à propos d'une éventuelle candidature de l'ancien président cette réplique tirée du western spaghetti Mon nom est personne : "On rencontre quelquefois son destin sur la route qu'on a prise pour l'éviter", et certains se mettent à frémir. Le petit jeu, supposé ou réel - c'est presque un détail ! - de Nicolas Sarkozy n'échappe pas à Xavier Bertrand, qui a déjà prévenu ses amis : "Moi, je ne lui refilerai jamais les clés."
Mais pour continuer à jouer les marionnettistes, il existe une condition : tenir à distance une autre ombre, celle des affaires. Il n'y a pas que les mises en examen dans le dossier libyen: deux procès attendent Nicolas Sarkozy, sur les écoutes à la fin de 2020, et sur les comptes de campagne 2012 au printemps 2021.
