"Vous voulez qu'on pose une ligne de traîne ?" Devant notre mine déconfite, Noël, l'un des marins du Neomysis, la joue un peu taquin. Effectivement, ce n'est pas avec le filet de 30 centimètres de diamètre qu'il vient de mettre à l'eau que la journée s'annonce miraculeuse en matière de pêche au gros. Ce navire côtier appartient à la station biologique de Roscoff (CNRS/Sorbonne Université) et les prélèvements qu'il effectue aujourd'hui, entre le continent et l'île de Batz, ne risquent pas de bouleverser l'état des ressources halieutiques françaises.
Ce qui intéresse les scientifiques montés à bord dès potron-minet se mesure à l'échelle de l'infiniment petit et se résume au phytoplancton (végétaux) et au zooplancton (animaux) : des cyanobactéries, des eucaryotes, des larves, des vers, des crustacés, des oeufs de poisson, etc. Une fois le filet relevé, suivent plusieurs manipulations avec des bouteilles d'échantillonnage à de plus grandes profondeurs pour récupérer des micro-algues, ou encore l'utilisation de sondes mesurant les différentes caractéristiques de l'eau - température, pression, salinité, courants, oxygène, chlorophylle, etc. "Nos relevés en mer, nous les faisons tous les quinze jours, au moment des marées de mortes eaux et avec un matériel standardisé", explique Eric Thiébaut, directeur adjoint de la station et enseignant-chercheur à Sorbonne Université.
Une tradition vieille de 150 ans
Ces gestes augustes du préleveur ont été initiés ici en baie de Morlaix avant de gagner une quinzaine d'autres laboratoires du littoral dans le reste de l'Hexagone. Finalement, ils perpétuent une tradition vieille de 150 ans puisque c'est en 1872 que le naturaliste Henri de Lacaze-Duthiers créa la station biologique de Roscoff (SBR), la plus ancienne d'Europe, avec un seul leitmotiv : une science de terrain. "Il était visionnaire et convaincu que les organismes s'étudient non pas morts, formolés dans des bocaux comme à Paris, mais vivants, dans leur milieu naturel", souligne Catherine Boyen, la directrice du site finistérien.
De retour à quai, direction les locaux de la SBR, véritable laboratoire "les pieds dans l'eau" qui n'a cessé de s'étendre tout au long de son histoire. Avec un gigantesque vivier, un aquarium, des salles de travail, des hébergements pour accueillir chercheurs et étudiants, un jardin botanique et une bibliothèque remarquable. Sans oublier le petit dernier, un bâtiment ultramoderne construit en 2011, tout en béton hideux qui dépare avec la noblesse du granit des édifices originels. "Au total, sur 21 000 mètres carrés, nous pouvons accueillir jusqu'à 300 personnes", se félicite Catherine Boyen.
Une diversité infinie
Dans une salle du second étage, les premières mesures relevées en mer parlent d'elles-mêmes : les hausses de température (+0,15°C par décennie) et de la salinité sont les effets les plus évidents du changement climatique. "Nous tenons une série de relevés depuis 70 ans et la tendance va vers une accélération inquiétante sur les dix dernières années", s'alarme Eric Thiébaut. Dans un laboratoire attenant, un de ses collègues s'attaque à la "pêche" du jour en plaçant des échantillons sous un microscope pour révéler un monde invisible à l'oeil nu : ça grouille de partout ! Des crustacés riquiquis aux antennes disproportionnées comme les copépodes, des diatomées aux formes géométriques psychédéliques ou encore des coccolithophores rondes comme des ballons. "Vous avez vu cette diversité, s'enthousiasme Fabrice Not, directeur du laboratoire Adaptation et diversité en milieu marin. Chaque espèce, animale ou végétale, ne peut pas vivre sans les multiples micro-organismes qui l'habitent, tout comme elles sont dépendantes les unes des autres. On parle de concept d'holobionte." C'est un monde infini qui se révèle sous l'oculaire où a été placée une simple goutte prélevée dans la Manche. Pour donner un autre ordre de grandeur, les biologistes estiment que dans une bouteille d'un litre d'eau précieusement rapportée du Neomysis ce matin se trouvent de 10 à 100 milliards d'organismes vivants !
"Ce microbiome océanique a peuplé la planète avant nous pendant près de 3 milliards d'années et l'a rendue habitable. Mais que savons-nous de lui et combien y a-t-il de microbes dans la mer, interroge Colomban de Vargas, du CNRS. En fait, on ne sait pas avec qui on habite." Ce chercheur suisse s'est lancé avec passion dans le "projet du siècle" en voulant cartographier le plancton océanique afin de poursuivre le travail pionnier de Tara Océans dont il fut cofondateur. Nom de code : "mission Bougainville". Elle vise à faire embarquer des étudiants de master en biologie marine sur les bâtiments de la Marine nationale avec un grade nouveau, "officier diversité". Ils pourraient ainsi parcourir les quelque 11 millions de kilomètres carrés de la France océanique, notamment dans les océans Indien et Pacifique afin de récolter et d'étudier directement des centaines de séquences ADN et d'images de plancton. "Ici, à Roscoff, nous possédons 0,01% de la variété des organismes présents dans l'océan. Cela donne une idée de ce qu'il reste à découvrir et à rapporter", conclut, songeur, Colomban de Vargas, dont le projet pourrait débuter dès 2023 puisqu'il a l'accord de la Marine nationale. A condition cependant de trouver des mécènes pour boucler son budget. A ce jour, il lui manque encore 1 million d'euros.
Le développement de la génomique environnementale
Pour ce qui est déjà connu, la station de Roscoff s'est donc fait une spécialité d'inventaire mais surtout de conservation. "Nous possédons la plus grande collection d'organismes vivants au monde avec près de 7000 souches que nous mettons à disposition des instituts de recherche mais aussi des entreprises privées en France comme à l'étranger (Etats-Unis, Japon, etc.)", détaille Priscilla Gourvil, qui règne sur des dizaines d'armoires frigorifiées. A l'intérieur, à différentes températures, ambiance discothèque avec des éclairages qui passent du rouge au vert. Ne manque plus que la boule à facettes. Les tubes à essais abritant en majorité des micro-algues, mais aussi des souches de micro-organismes, de bactéries ou encore de virus se trouvent soigneusement alignés dans des racks. Certains d'entre eux, pour leur rareté ou pour leur potentiel, sont même cryogénisés dans une salle dédiée. "Nous en comptons près de 1800, précise Fabrice Not. Et cette activité devrait augmenter considérablement pour la recherche grâce au développement des techniques de génomique environnementale."
Les algues, un or vert
La vraie spécialité de la station biologique de Roscoff ne se situe pourtant pas dans l'infini petit mais dans les grandes algues fixées sur un substrat rocheux, qui lui valent une renommée internationale. "Il s'agit avant tout d'espèces domestiques et ce champ de recherche s'est imposé de lui-même au début du XXe siècle parce que la baie, ici, regorge de plus de 600 espèces différentes", explique Philippe Potin, directeur de recherche CNRS.
Après un travail de collection, puis une mise en évidence de leur importance comme poumon de la planète - à l'instar des forêts, elles absorbent le CO2 et en dégagent de l'oxygène -, les algues sont désormais considérées comme une formidable ressource pour le futur. "Depuis vingt ans, nous concentrons nos travaux sur leur culture pour les industries agroalimentaires et biotechnologiques", poursuit le spécialiste. A son actif, par exemple, la mise sur le marché d'un stimulateur de défense des plantes qui s'est imposé comme un alternatif naturel aux pesticides. Les algues peuvent aussi servir à l'alimentation animale ou encore pour fabriquer des cosmétiques, voire des médicaments. Au total, près de 33 millions de tonnes se trouvent produites chaque année à travers le monde. A Roscoff, dans des bocaux de plus d'un mètre de hauteur, alimentés par un système d'oxygénation, des brunes, des rouges, des vertes dansent follement dans un courant artificiel. "La croissance de celle-ci est de 30% par jour, assure Philippe Potin en pointant son doigt vers une sorte de laitue des mers. C'est un véritable or vert qui s'offre à nous." Une richesse que le Neomysis, déjà reparti en patrouille, traque inlassablement. Son équipage connaît la valeur de cette "pêche au gros" un peu particulière.
