La maladie d'Alzheimer continue de mettre au défi scientifiques et médecins. Comment se déclenche-t-elle ? Pourquoi évolue-t-elle rapidement chez certains patients, et pas chez d'autres ? Il n'existe toujours pas de réponses claires à ces questions. Certes, il est communément admis que cette pathologie se caractérise par une accumulation anormale de protéines dans le cerveau - des peptides bêta amyloïde autour des neurones (les fameuses "plaques séniles") et des protéines Tau à l'intérieur de ces cellules nerveuses. Mais il arrive que des personnes présentent des concentrations importantes de ces amas sans avoir de troubles de la mémoire, ou inversement. D'autres facteurs entrent donc en ligne de compte. Parmi les coupables potentiels, des chercheurs soupçonnent l'implication de microbes très répandus, comme l'herpès, la toxoplasmose ou le virus Epstein-Barr, responsable de la mononucléose.
"Des études ont déjà montré une corrélation entre une sérologie positive pour l'un de ces agents pathogènes, signe d'une exposition de notre organisme à ces microbes, et le fait de développer ou non la maladie", indique Elsa Suberbielle, chargée de recherche au CNRS et à l'Institut toulousain des maladies infectieuses et inflammatoires (Infinity). Mais là encore, toutes les personnes infectées - 50% de la population pour la toxoplasmose, 80% pour les virus herpès - ne tombent pas malades pour autant. Un complice serait donc à l'oeuvre : notre système immunitaire. "Ces microbes s'installent de façon latente dans l'organisme. Nous pensons que cela peut parfois causer des modifications de l'immunité, qui ne jouerait alors plus son rôle correctement dans le "nettoyage" des protéines amyloïde et tau", détaille la spécialiste.
Des interactions complexes entre notre patrimoine génétique, notre immunité et les microbes
Des recherches d'autant plus prometteuses que les dernières découvertes en génétique pointent le rôle de mutations sur certains gènes régulant l'immunité dans les prédispositions à la maladie d'Alzheimer. "Pour autant, tout n'est pas écrit d'avance : des jumeaux monozygotes, au génome identique, n'auront pas forcément le même profil immunitaire, car ils n'auront pas été exposés aux mêmes infections", note Elsa Suberbielle. La maladie d'Alzheimer naîtrait alors des interactions complexes entre l'environnement et nos gènes.
Une avancée récente est venue conforter cette hypothèse : des scientifiques ont découvert une corrélation entre l'indice de cognition de patients et la présence dans leur cerveau d'un certain type de globules blancs, des lymphocytes T spécifiquement dirigés contre le virus de la mononucléose. Des cellules absentes chez les personnes non malades... Ce sont des indices similaires que l'équipe toulousaine, avec le soutien de la Fondation pour la recherche médicale (1), voudrait mettre au jour pour la toxoplasmose et l'herpès. Pour cela, ces scientifiques vont analyser le sang de 300 patients et le comparer à celui de sujets sains, en quête de "signatures immunitaires" spécifiques.
Prévenir les infections pour prévenir la maladie ?
"Les nouveaux outils d'immunologie nous apportent des informations très détaillées sur les molécules qui composent notre immunité, leur état d'activation, leurs spécificités, leur action... En combinant ces données, nous espérons dégager un profil particulier lié à Alzheimer", explique Elsa Suberbielle. Des travaux complétés en laboratoire, sur des modèles de la maladie infestés par le parasite de la toxoplasmose : "Nos premiers résultats sont encourageants, car comme nous le pensions, ces modèles déclenchent plus tôt la maladie".
A terme, ces pistes pourraient déboucher sur des biomarqueurs spécifiques d'Alzheimer. Une simple prise de sang suffirait alors pour permettre aux médecins de savoir quels patients risquent de voir leur état se dégrader rapidement. Peut-être sera-t-il même possible de modifier le système immunitaire des personnes à risque, pour bloquer le processus pathologique. Et si certains microbes ont effectivement une action sur le cours de la maladie, il serait alors possible de prendre des mesures en amont pour prévenir à la fois les infections, et cette dégradation de la mémoire tant redoutée.
(1) La Fondation pour la recherche médicale (FRM) est le premier financeur privé de la recherche sur la maladie d'Alzheimer, avec 33 projets financés à hauteur de 9 millions d'euros depuis cinq ans. Chaque année, à l'occasion de la journée mondiale de lutte contre cette maladie, la FRM mène une campagne de mobilisation et d'appel aux dons.
