Les chefs d'Etat rassemblés à Brest à l'occasion du One Ocean Summit n'auront pas réussi à dissiper toutes les craintes. "L'activité minière sous-marine deviendra sans doute une réalité dans un futur proche, sans que nous ayons eu le temps de mener à bien les études d'impact", regrette un scientifique, en marge de l'événement. Fin juin, le petit Etat insulaire de Nauru, situé en plein coeur du Pacifique, mettait les pieds dans le plat en faisant part à l'ONU de sa volonté de commencer la collecte de métaux en profondeur. "Depuis, la question de l'exploitation agite de plus en plus les pays, les entreprises et les ONG", constate Joachim Claudet, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des aires marines protégées.

"L'extraction prévue au large de Nauru se déroulerait dans la "Zone", un terme juridique faisant référence au fonds marins et leur sous-sol situés au-delà des limites des juridictions nationales. Avec cette annonce, l'exploitation minière, qui paraissait encore lointaine, semble se concrétiser. Elle pourrait potentiellement débuter à partir de 2023", s'inquiète Camille Mazé, chercheuse CNRS au laboratoire Littoral, environnement et sociétés (LIENSs) et fondatrice de l'observatoire ApoliMer sur la gouvernance des océans.

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La France aussi, se positionne pour l'exploitation de ses ressources. Dans le cadre du plan d'investissement France 2030, Emmanuel Macron a octroyé des moyens financiers supplémentaires à l'exploration en haute mer, y compris pour la recherche des fameuses terres rares. Et dans les arcanes du pouvoir, certains prévoient déjà l'étape d'après : "Même si cela génère un impact, il faut aller jusqu'à l'exploitation, car de toute façon, d'autres pays le feront", souligne un élu. Par ailleurs, le domaine maritime français - le deuxième au monde par sa taille - regorge de ressources intéressantes.

"En profondeur, nous trouvons des sulfures de fer enrichis en cuivre en zinc, ou en métaux rares comme l'or, l'argent, l'indium ou le germanium. Parallèlement, nous avons déjà identifié des nodules composés de manganèse, de fer, de cuivre, de nickel, de cobalt et aussi des terres rares comme le lithium, utilisé fréquemment dans les batteries", énumère Pierre-Marie Sarradin, chimiste et responsable de l'unité Etude des écosystèmes profonds à l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer.

Une question de souveraineté pour les Etats

Selon plusieurs sources, la concentration de ces métaux suffirait pour assurer la rentabilité de plusieurs gisements. Mais l'extraction revêt également un caractère stratégique. "Dans le discours national transparaît l'idée que l'exploitation nous permettra de maintenir notre souveraineté, dans un contexte de pression internationale sur les ressources", analyse Camille Mazé. Ainsi, la France n'a pas souhaité appuyer la motion de l'Union internationale pour la conservation de la nature, demandant un moratoire sur l'exploitation minière des fonds marins.

Côté scientifique, l'inquiétude prédomine. "Les écosystèmes des grands fonds demeurent extrêmement fragiles. Ils possèdent un temps de régénération beaucoup plus long que leurs équivalents côtiers. La vie y est aussi plus répandue qu'on ne le pense. A chaque plongée, les chercheurs tombent sur de nouvelles espèces", confie Joachim Claudet, Quel serait, sur ce milieu, l'impact d'une activité minière consistant à casser, racler, broyer et aspirer le sol ?

"Au moment du forage, du sédiment sera mis en suspension. Ce nuage modifiera la composition chimique de l'eau. En se redéposant, les particules transformeront également le sol autour du périmètre exploité" détaille Pierre-Marie Sarradin. "Aujourd'hui personne n'est en mesure d'évaluer l'impact d'une exploitation d'un point de vue scientifique. Dans l'idéal, il faudrait que les chercheurs puissent comprendre comment fonctionnent les écosystèmes en profondeur, avant d'extraire des indicateurs de bonne santé. Cela permettrait d'identifier des seuils au-delà desquels il ne faut pas aller", complète Joachim Claudet. Mais le temps de la science semble aujourd'hui trop long pour les apôtres de la croissance bleue.