Alors que les négociations sur les subventions accordées à la pêche se poursuivent à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), plusieurs chercheurs présentaient mardi, à Bruxelles, un état des lieux des stocks de poissons en Europe. Didier Gascuel, directeur du Pôle halieutique, mer et littoral à l'Institut Agro de Rennes, membre du Conseil scientifique des pêches de l'Union Européenne, détaille pour L'Express les bonnes et les mauvaises nouvelles mises en avant par ces travaux. Pour l'expert, l'instauration de quotas de pêche a bien eu un effet positif sur le renouvellement des stocks de poissons, mais cela ne suffit pas. Il faut désormais mettre en place de nouveaux objectifs afin de tenir compte des effets du changement climatique. A terme, une diminution de notre consommation de poissons paraît également nécessaire.
L'Express : D'après les derniers travaux scientifiques, les stocks de poissons se reconstituent dans la quasi-totalité des mers entourant le Vieux continent. Dans le golfe de Gascogne, la mer du Nord ou au large de la Norvège, la pression exercée par la pêche se situe en dessous du seuil visé à partir duquel la conservation des espèces est menacée. Comment s'explique cette amélioration ?
Didier Gascuel : La raison principale tient aux quotas de pêche. A chaque fois qu'on les a mis en place de manière rigoureuse, la pression exercée par la pêche a diminué. Dans beaucoup d'endroits, on a également réduit les flottilles de bateaux en subventionnant assez fortement les retraits de navires. Cependant, il ne faut pas oublier d'où l'on vient : à la fin des années 1990, l'industrie de la pêche capturait chaque année 45% des poissons présents dans l'eau et elle recommençait l'année d'après.
En agissant de la sorte, on ne laissait vivre qu'une fraction résiduelle de la biomasse. Aujourd'hui, toutes espèces confondues, nous sommes revenus à un taux de prélèvement d'environ 25%. En tant que scientifiques, nous sommes davantage rassurés sur l'état de renouvellement des stocks de poissons. Cependant, si leurs populations augmentent, les niveaux restent faibles de manière générale car on part de très bas.
Les effets du changement climatique commencent-ils à produire leurs effets sur les ressources halieutiques ?
Absolument. On le voit déjà : la physique et la chimie des océans se modifient. Plus d'acidité, moins d'oxygène... Ce nouvel environnement se traduit par une diminution de la taille chez certaines espèces de poissons. Les études pointent également une diminution de la reproduction dans les zones où l'eau se réchauffe le plus. Toutes les modélisations intégrant ces modifications de l'environnement anticipent une diminution de la biomasse.
Dans le pire des cas, 10% de l'ensemble des organismes marins pourraient disparaître d'ici à 2040. Ces effets liés au changement climatiques se combinent désormais avec les pressions économiques exercées sur l'océan. Car il faut bien voir que les quotas de pêche n'obéissent pas à des critères d'écologie. Leur but reste de maximiser la capture sur le long terme via le fameux "RMD", autrement dit, le rendement maximum durable. Celui-ci doit théoriquement permettre aux espèces de perdurer tout en assurant le revenu le plus élevé possible aux pêcheurs. Cependant, lorsqu'on maximise les captures, on exerce une pression très forte sur les populations : on divise en fait par deux et demi ou trois l'abondance par rapport à une situation sans pêche. Le renouvellement des espèces peut quand même se faire, mais les vieux poissons ont tendance à disparaître car on ne leur laisse pas le temps de grandir.
Personne ne peut prétendre que cette situation est durable du point de vue de l'ensemble de l'écosystème. Certes, les normes que nous avons suivies jusqu'à présent ont été utiles. Les chiffres récents dévoilés à Bruxelles le montrent. Je pense cependant qu'il nous en faut de nouvelles. Par exemple, on pourrait pêcher les mêmes quantités en laissant beaucoup plus de poissons dans l'eau, à condition d'augmenter les maillages des filets et la taille des prises.
Faut-il réduire la quantité de poissons consommée pour diminuer la pression exercée sur l'océan ? Une nouvelle étude montre que la pêche exercée par certains pays prive les populations d'autres nations d'aliments extrêmement précieux d'un point de vue nutritif.
J'ai beaucoup travaillé sur cette question et je reste en contact étroit avec les scientifiques d'Afrique de l'Ouest. Dans cette partie du monde, des flottilles européennes de bateaux pêchent chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de sardinelles, une espèce cousine de notre sardine. Cette nourriture, auparavant destinée à l'alimentation des populations africaines, sert aujourd'hui à fabriquer de la farine de poisson ! Les Chinois et les Taïwanais prélèvent eux aussi des quantités importantes de biomasse dans cette zone. Clairement, on pille les ressources du Sud dont les populations ont besoin pour nourrir les élevages de saumon dans les pays riches. C'est écologiquement absurde et éthiquement insupportable.
Pour éviter cela et assurer la durabilité des pêches, il faudrait sans doute que le consommateur européen accepte de manger moins de poisson. Si vous faites le calcul à l'échelle mondiale, chaque consommateur a droit à environ 8 kilogrammes (kg) par an. En arrêtant de pêcher pour fabriquer de la farine de poisson, nous pourrions sans doute grimper à 10 ou 11 kg. Cependant, en Europe, nous consommons actuellement 24 ou 25 kg par personne. Soit trois fois notre part théorique.
De fait, le vieux continent contribue à la surpêche et au pillage des ressources, notamment au Sud. A l'avenir il faudra sans doute que le consommateur accepte de ne manger que ce que la mer peut fournir. Cela implique de réduire les quantités dans nos assiettes mais peut être aussi un surcoût. La bonne santé de nos océans en dépend.
