L'informaticien Christopher Wylie fut l'une des chevilles ouvrières de la firme Cambridge Analytica, avant de révéler le rôle joué par celle-ci dans la manipulation, via le web, des dernières élections américaines et du référendum du Brexit. Il raconte la mise en place de cette machine de guerre idéologique dans un livre, Mindfuck, le complot Cambridge Analytica pour s'emparer de nos cerveaux, à paraître chez Grasset le 11 mars, et dont l'Express publie des extraits en exclusivité. Sous le feu du scandale, Cambridge Analytica a fermé ses portes. Mais d'autres "Cambridge Analytica" prendront sa place si des mesures ne sont pas prises, prévient Christophe Wylie dans l'entretien qui suit.
Pensez-vous qu'une manipulation du type Cambridge Analytica peut se reproduire, lors des prochaines élections américaines ou à l'occasion d'autres scrutins ?
Absolument, car tout cela est très insidieux, il suffit de regarder le Brexit. Vote Leave [la campagne Pro Brexit officielle, NDLR] a officiellement employé les services d'une filiale de Cambridge Analytica, AIQ, pour gérer ses opérations de données, et a ensuite commis l'une des plus grandes violations de la loi sur le financement des campagnes électorales de l'histoire britannique. Même lorsque cela a été prouvé par les autorités, il n'y a pratiquement eu aucune conséquence. Personne n'est allé sous les barreaux, ni n'a été interdit de travailler dans le champ électoral.
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Ceux qui ont reçu des amendes de la commission du scrutin les ont fait payer par de riches donateurs pro Brexit. La tricherie électorale, du moins dans les pays anglo-saxons, semble être considérée comme une infraction relativement mineure, du même ordre qu'une amende pour infraction au stationnement. Mieux : c'est comme si la tricherie était récompensée politiquement. Boris Johnson, qui était le principal porte-parole de Vote Leave, est aujourd'hui premier ministre. Dominic Cummings, qui a recruté les services de AIQ et a été détenu pour outrage au Parlement l'an dernier, est maintenant le chef de cabinet de " Bojo ". Pourquoi une campagne tenterait-elle de respecter la loi ?
Mais le "modèle CA" peut-il être si facilement copié ?
Ce qui est insidieux, c'est que de nombreux pays ont maintenant compris qu'ils pouvaient utiliser la liberté d'expression comme une arme. Si vous venez d'un régime qui déteste l'Occident, vous avez tendance à considérer celle-ci, ou les mouvements sociaux, comme des faiblesses susceptibles d'être exploitées. La Russie a eu recours aux réseaux sociaux en 2016 pour servir sa propagande aux populations des démocraties libérale, car c'était une façon commode de contourner la notion occidentale de " sécurité nationale". Pourquoi? Parce que la liberté d'expression s'accompagne généralement de protections constitutionnelles. Pour ces Etats, notre plus grande force est notre plus grande vulnérabilité. Tant qu'un acteur hostile est en mesure de poster ses contenus sur les réseaux sociaux, les agences de sécurité ne peuvent pas faire grand-chose une fois que ces récits sont disséminés dans le cadre de la libre expression protégée par la constitution.
Ce qui me soucie surtout, c'est la propagation du modèle de Cambridge Analytica. On se concentre beaucoup sur la Russie, mais d'autres pays pourraient très bien enfanter les prochains " Cambridge Analytica ". Sommes-nous sur le point de transformer nos élections en nouveau champ de bataille de l'information et de la cyberguerre ? Pour l'instant, la plupart des pays n'ont pas de réponse cohérente à la cyberpropagande. Si un pays ennemi envoyait des bombardiers dans l'espace aérien national le jour d'une élection pour larguer des millions de tracts de propagande sur nos villes, il est fort probable que ces avions seraient abattus. Mais lorsque l'équivalent numérique se produit, il n'y a pas de réponse coordonnée. Nous protégeons nos frontières physiques, mais ce n'est pas suffisant. Les Etats hostiles ont compris que les médias sociaux étaient une porte dérobée ouverte directement dans l'esprit de l'électorat.
Facebook a dû présenter ses excuses et Mark Zuckerberg, s'expliquer devant le Congrès américain pour avoir autorisé l'accès à 87 millions de comptes d'usagers, essentiellement américains et britanniques. Des mesures de protection ont-elles été prises depuis la révélation du scandale ?
Il n'y a pas eu de changements substantiels dans la politique fédérale américaine, ce qui est inquiétant. Nous avons donné les clés de notre démocratie à Mark Zuckerberg. Facebook a eu beau écoper d'une amende de 5 milliards de dollars - la plus grosse jamais infligée dans l'histoire pour une entreprise technologique - la valeur des actions de la boîte a en fait augmenté. Le marché a tranché, en disant, en substance, que Facebook pouvait toujours s'en tirer, d'une manière ou d'une autre. Il n'y a donc aucune raison pour qu'elle change.
Nous sommes donc condamnés à voir disparaître notre vie privée?
La question va au-delà de la vie privée. Une sorte de confrérie tech californienne, au niveau de compréhension très limité des enjeux civils et constitutionnels, a tacitement pris en main le discours politique de nations entière. Quand j'écoute Mark Zuckerberg évoquer la liberté d'expression, je suis tout simplement effrayé. Il parle de Facebook comme si c'était une entité publique, un organisme d'Etat, alors que c'est une entreprise purement et simplement privée. Si une bande de suprémacistes blancs [NDLR : des promoteurs de la race blanche] pour hurler sur les clients juifs ou africains, le propriétaire sera tout à fait en droit de les mettre dehors. La liberté d'expression ne vous protège pas dans ces circonstances et je pense que la plupart des gens honnêtes ne prendraient pas la défense de personnes racistes pour crier des injures dans un magasin. C'est pourtant ce que Facebook tolère de façon systématique. Ils confondent la liberté d'expression avec un droit d'accès à une plateforme privée.

Mindfuck
© / Grasset
Quelles mesures les gouvernements et les institutions internationales peuvent-ils prendre ? Est-il même possible de réguler l'utilisation des données numériques personnelles ?
Nous permettons à Facebook de mener de grandes expériences sociales qui ont eu de graves conséquences sur notre démocratie, notre santé mentale et notre productivité. Ces conséquences sont amplifiées à l'extrême dans les pays qui ont un passé de tensions ethniques et religieuses. Il suffit de regarder le Myanmar. Les Nations Unies ont constaté que Facebook contribuait indirectement au nettoyage ethnique mais la firme n'a pratiquement rien fait pour empêcher que la plateforme soit utilisée dans le but de promouvoir la violence.
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Si nous voulons empêcher un autre Cambridge Analytica, nous devons réguler le secteur qui lui a permis d'éclore. Cela commence par des normes de sécurité pour les consommateurs et une réglementation numérique. L'idée selon laquelle "la loi ne peut pas suivre la technologie" est stupide. Nous réglementons sans cesse des domaines très techniques : l'aérospatial, l'automobile, l'énergie et les produits pharmaceutiques. La Silicon Valley est le seul grand secteur qui ne dispose pas d'une agence de régulation équivalente à ces secteurs pour protéger les consommateurs.
Le mantra de Facebook est "Avancer vite et casser les codes", mais le problème, c'est qu'il peut aussi casser la société. A chaque épisode négatif, la plateforme répond avec un performatif "nous tenterons de faire mieux la prochaine fois" sans reconnaître que la raison principale pour laquelle elle continue à commettre des erreurs est qu'elle n'a pas à prouver à une agence que ses produits sont sûrs avant de les mettre sur le marché.
Contrairement à ce qu'elle affirme, Facebook n'est pas une vulgaire entreprise de services. C'est une architecture. Nous devons commencer à réfléchir aux normes de sécurité et de conception concernant l'architecture numérique et, comme nous le faisons pour les ingénieurs humains, réguler les logiciels.
