Les images ont frappé les esprits. Le 15 février, la station de Luchon-Superbagnères s'est fait livrer de la neige par hélicoptère. Près de trois heures de vol, 400 litres de gasoil, pour transporter 50 tonnes de neige. Indispensable pour préserver les emplois selon le président du Conseil départemental de la Haute-Garonne, qui a donné le feu vert, mais une aberration écologique pour beaucoup.
La ministre de la Transition écologique, qui a condamné la pratique, a ainsi reçu jeudi les professionnels et élus des stations à Paris. "Les acteurs ont indiqué que les pratiques d'enneigement par hélicoptère n'ont pas vocation à être renouvelées", s'est-elle félicitée sur Twitter, assurant que le "gouvernement les accompagnera vers un tourisme durable". Car derrière cette histoire se cache une face méconnue des sports d'hiver, confrontés à des risques de fermeture des stations.
Environ 170 stations fantômes
Ceux qui en ont connaissance l'ont souvent vécue. C'est le cas de Pierre-Alexandre Métral. La station de ski "Orange" dans le village où il a grandi, la Roche-sur-Foron (Haute-Savoie) a fermé en 2013. Aujourd'hui, le jeune homme de 27 ans, doctorant en géographie à l'université Grenoble Alpes, réalise une thèse sur la "montagne désarmée". Sa "revanche personnelle", plaisante-t-il.
Il n'existe aujourd'hui aucun inventaire officiel sur les fermetures. Le doctorant a donc fait lui-même les recherches, sur Internet, dans les bulletins municipaux, en allant directement sur place. Résultat : 168 stations, sur les 584 construites depuis les années 1930, ont fermé - soit plus d'un tiers. Dans 90% des cas, il s'agit de micro-sites. "C'est juste un équipement sportif au milieu de la montagne. Il y a une ou deux remontées mécaniques, un parking et le domaine skiable", détaille-t-il, postant sur les réseaux sociaux des photos de ces lieux abandonnés.
Des stations menacées par le réchauffement climatique
Ces fermetures ont surtout lieu dans les massifs situés en basse altitude. Selon Pierre-Alexandre Métral, près de 60% des stations ont fermé dans le Massif central. Des vestiges d'une époque où chaque village avait sa petite remontée mécanique. Ces fermetures sont essentiellement liées à une situation économique catastrophique, causée par plusieurs facteurs : "On a le manque de neige, le problème de raccourcissement des saisons et donc un manque à gagner. Il y a aussi la concurrence. Parfois, ce sont des projets mal ficelés dès le départ, trop haut ou trop bas en altitude, sur de mauvaises pentes, et donc voués à disparaître", explique le doctorant.
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Une situation qui devrait s'accélérer avec le réchauffement climatique. Les hauteurs de neige ne cessent de diminuer. Et donc, les stations construites il y a des dizaines d'années ne sont plus forcément aussi enneigées. Dans le massif pyrénéen, qui représente environ 10% du marché du ski français, l'épaisseur de neige pourrait y diminuer de moitié et les températures maximales moyennes augmenter de 1,4 à 3,3 degrés d'ici à 2050, selon une étude de l'Observatoire pyrénéen du changement climatique publiée en 2018.
L'impact économique devient réellement problématique pour les stations de taille plus importantes (10% des fermetures selon le doctorant), présentes sur des territoires spécialisés dans le tourisme. Là, le sort des commerces, hôtels, équipements et même des transports sont directement liés à celui des équipements. C'est justement au nom de la sauvegarde des emplois que le président du Conseil départemental de la Haute-Garonne a autorisé des hélicoptères à livrer 50 tonnes de neige à la station de Luchon-Superbagnères, le 15 février.
Des risques pour l'environnement
Remontées mécaniques à l'arrêt, pylônes rouillés au milieu des arbres, bâtiments abandonnés : voilà ce qui reste aujourd'hui de la station de ski au col du Donon, dans les Vosges, fermée il y a plus de 30 ans. Avant 2016, la loi n'obligeait pas les propriétaires des stations contraintes de fermer à désinstaller les équipements. Ce n'est plus le cas depuis, le démontage des remontées mécaniques et autres constructions devant "intervenir dans un délai de trois ans à compter de la mise à l'arrêt définitive de ces remontées mécaniques." (article 71 de la loi Montagne 2016).
La question du démantèlement est pourtant toujours centrale, la loi n'étant pas rétroactive et ne s'appliquant donc pas aux anciennes installations, qui présentent un risque pour les promeneurs. "Ce n'est pas un terrain clos où le public ne peut pas rentrer. Les installations se dégradent. N'importe qui peut grimper sur les pylônes. On a des poulies suspendues, des câbles qui peuvent tomber mais que plus personne ne vérifie" explique Nicolas Masson, membre du conseil d'administration de l'association Mountain Wilderness et référent de la campagne "Installations obsolètes", lancée en 2001.
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Chaque année, cette association de protection de la montagne intervient sur des chantiers pour démonter les équipements laissés à l'abandon. Car outre la question de la sécurité, il y a également des risques pour l'environnement. "On retrouve souvent des moteurs thermiques qui peuvent contenir du carburant, de vieux bidons d'huile rouillés dans les cabanons qui finissent par fuir, causant une pollution chimique. Il y a aussi des matériaux amiantés dans les bâtiments, construits entre 1950 et 1980. Pour la faune, les oiseaux ne voient pas forcément les câbles, on retrouve des squelettes de chamois qui se prennent dans les barbelés", souligne Nicolas Masson.
Pour l'année 2020, l'association doit intervenir sur cinq chantiers. Le plus tôt est le mieux. "Si on n'intervient pas dans les premières années, les installations tombent dans l'oubli, se fondent même dans le paysage", insiste Nicolas Masson, évoquant une maire qui avait elle-même oublié qu'un téléski était abandonné sur sa commune.
Défense d'un patrimoine
Parfois, le plus dur est d'ailleurs de convaincre les personnes sur place que les installations doivent disparaître. Car l'impact n'est pas qu'économique ou environnemental, il est aussi sentimental. Comme un dernier espoir de réouverture de la station. "Les gens ne sont parfois pas prêts à faire leur deuil", explique Nicolas Masson. Fin 2018, le maire de Château-Bernard a annoncé la fermeture de la station du Col de l'Arzelier, en proie aux difficultés financières. Depuis, des habitants se sont réunis au sein de l'association "Les Amis de l'Arzelier", refusant la fermeture. Son objectif est d'essayer de récolter 50 000 euros pour faire une offre de reprise à la commune.
Dans d'autres cas, la station abandonnée constitue un véritable patrimoine. C'est le cas de la station des Glaciers à Chamonix, la première à avoir fermé, en 1951. Pour des raisons de sécurité et pour protéger l'environnement, la gare d'arrivée de l'ancien téléphérique a été démantelée en 2017. Les équipements, vieux de 70 ans, sont toujours là. "On a enlevé des câbles rouillés. Esthétiquement, ce n'était pas terrible, mais certains nous l'ont quand même reproché", indique-t-on à la mairie. Les promeneurs peuvent toujours visiter ce qui ressemble aujourd'hui à un musée en plein air.
Reconversions possibles
Pour autant, la fermeture d'une station n'est pas forcément une fatalité. Pierre-Alexandre Metral identifie quatre trajectoires : "les stations qui tombent dans l'oubli ; la réouverture sous une autre forme comme à la station de Puyvalador, dans les Pyrénées, gérée bénévolement ; la conquête par le périurbain avec des résidences principales dans la station car le foncier est moins cher ; et la création d'une nouvelle offre touristique, comme une base de loisirs."
La fermeture d'une station peut donc également être le point de départ d'une autre façon de concevoir la montagne. Un effort de créativité qui peut permettre d'aboutir à un projet plus durable. "Une montagne plus douce, plus raisonnée, plus raisonnable", résume Pierre-Alexandre Metral.
