En entendant l'énoncé du sujet au téléphone, les secrétaires médicales de certains cabinets contactés peinent à refréner un rire nerveux. "L'addiction au bronzage, c'est surprenant", me glisse l'une d'elles. Tellement surprenante que l'addiction au soleil n'est toujours pas reconnue dans les classifications internationales des maladies psychiatriques.
La tanorexie, également nommée tanoholisme ou bronzomanie, est pourtant étudiée par des chercheurs américains depuis le début des années 2000. Un parallèle entre l'addiction à l'héroïne et la dépendance au bronzage a même été établi par Joel Hillhouse, chercheur à l'Université d'East Tennessee. Dans le journal scientifique Experimental and Clinical Psychopharmacology, il énumère les symptômes analogues : une envie de bronzer dès le réveil, un besoin de "doses" croissantes, une anxiété en cas d'arrêt, de la culpabilité et un agacement face aux remarques de l'entourage.
Le bronzage comme marqueur social
Une maladie d'autant plus difficile à détecter que le bronzage est valorisé dans notre société. De la même manière qu'avoir un verre à la main est synonyme d'esprit festif, "dans l'esprit collectif, avoir un teint hâlé signifie que l'on revient de vacances, que l'on a pris du temps pour soi", souligne Dan Véléa, psychiatre et addictologue à Paris.
Françoise, 57 ans, se souvient de ce besoin irrépressible d'avoir bonne mine. "Le but de mes vacances était de bronzer le plus possible. Je passais mes soirées à admirer mes marques de bronzage et à les montrer au reste de ma famille."
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D'autres ont besoin de leur "fix" de soleil été comme hiver. La première fois que Morgane, 29 ans, a poussé la porte d'une cabine UV, elle avait 20 ans. "Je voulais être belle pour le mariage de ma cousine quelques jours plus tard. J'y ai pris goût. Je faisais régulièrement des séances l'hiver ou juste avant l'été pour bronzer plus vite sur la plage." Une habitude refrénée mais pas totalement éradiquée. "C'est un peu comme la cigarette. On sait que c'est mauvais mais on a du mal à arrêter totalement. Maintenant je me limite à une ou deux séances l'hiver, d'autant que j'ai la peau claire, les risques de cancer sont accrus."
Car les dermatologues, l'Agence nationale de sécurité sanitaire et même l'Académie de médecine réclament l'interdiction des appareils de bronzage artificiel depuis plusieurs années. En 2014 déjà, l'Anses soulignait les risques de cancer "avéré". Selon l'Institut de veille sanitaire (InVS), jusqu'à 350 cas de mélanome et 76 décès pourraient être attribués chaque année aux cabines de bronzage.
Une dépendance liée à un trouble de l'image
Dan Véléa constate une augmentation du nombre de patients souffrant d'une addiction au bronzage. "Nous ne sommes pas au même niveau que la cocaïne, mais les demandes sont croissantes. C'est généralement une pathologie qui s'inscrit dans un trouble plus global de l'image et un culte exacerbé de la performance." Comme un anorexique qui se verra toujours trop gros, le tanorexique ne se verra jamais assez bronzé. "Il y a une volonté de tout contrôler chez ce type de malades", ajoute le spécialiste.
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Autre élément de réponse permettant de comprendre cette addiction, l'exposition aux rayons UV entraîne une hausse de 30 à 50% du taux de bêta-endorphine dans l'organisme, une substance psychotrope de la même famille que la morphine ou l'héroïne. "La présence de cette molécule pourrait expliquer en partie l'attrait des rayons solaires", explique le Professeur David Fisher, dermatologue dans une étude réalisée par le Massachussetts General Hospital de Boston. Menée sur des souris, l'expérience a permis d'identifier "un processus reliant l'exposition de la peau aux rayons UV et la synthèse d'une molécule agissant sur le système nerveux, la bêta-endorphine, qui génère des réactions typiquement observées lors de l'administration d'opiacés, addiction comprise".
"Je suis allée trop loin et j'en paye les conséquences"
Une libération d'endorphine responsable de l'état d'euphorie constatée chez certains après l'exposition. Dan Véléa se souvient d'un patient qui consommait des médicaments ou buvait de l'alcool pour ensuite aller s'endormir au soleil. "C'était une manière de faire passer le temps plus rapidement." C'est aussi en se réveillant d'une sieste sur la plage que Mathilde, 28 ans a pris conscience des dangers qu'elle infligeait à sa peau.
"J'étais en vacances à Montpellier. Hors de question de mettre de la crème solaire sur ma peau opaline. Mes congés duraient sept jours, je voulais maximiser mes chances de bronzer. Je me suis réveillée après deux heures passées sous un soleil de plomb, le corps écarlate. J'ai évidemment pelé et certaines zones comme les épaules et le nez, brûlés au troisième degré suintaient et saignaient. J'étais effrayée à l'idée de garder des traces."
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Seules des taches semblables à des taches de rousseurs et quelques zones légèrement dépigmentées sont restées. Sous les conseils de son généraliste, la jeune femme consulte désormais chaque année un dermatologue pour faire le point. "T-shirt et crème solaire indice 50 sont évidemment indispensables. Ma peau demeure plus sensible depuis cet épisode. Je suis allée trop loin et j'en paye les conséquences."
Les signes qui doivent alerter
Une conduite à risque se repère par un temps de bronzage croissant, jusqu'à entraver les relations avec l'entourage. "Une incapacité à répondre à ses obligations familiales ou professionnelles, l'abandon de certaines activités au profit du bronzage, énumère Dan Véléa. Le fait de mentir sur son temps d'exposition est également révélateur." Dans les cas les plus graves, un cancer de la peau, lié à une surexposition peut survenir, ne dissuadant pas pour autant les malades de vouloir bronzer.
Une fois le diagnostic posé, une thérapie est nécessaire pour sortir de la dépendance. "On va travailler sur l'image et l'affirmation de soi pour déterminer les tenants et les aboutissants de ce trouble", explique le spécialiste. Une reconnaissance de la maladie et davantage de campagnes de prévention seraient un plus. "On parle beaucoup du cancer de la peau, il faut élargir le prisme pour avoir conscience des nombreux troubles que peut causer une exposition prolongée." Premier pas vers une prise de conscience plus globale, le Brésil et l'Australie ont déjà pris la décision d'interdire les cabines de bronzage.
